Entre Theo Waigel et Jean Arthuis, pères de l’euro : des dissonances concordantes

A la veille de l’adoption par le Bundestag du deuxième plan à la Grèce et de l’élargissement du Fond européen de stabilisation financière, le quotidien de Munich Süddeutsche Zeitung a publié un entretien croisé entre Theo Waigel, ministre des finances de la République fédérale de 1989 à 1998, et Jean Arthuis, ministre français de l’économie et des finances de 1995 à 1997. Tous deux préparèrent la création de l’euro en 1996. Nous publions une synthèse de cet entretien. Les deux anciens ministres partagent une analyse critique des causes de la crise tout en défendant des positions politiques différentes.

Quel péché originel a conduit l’euro dans la crise actuelle ? demandait en substance la Süddeutche Zeitung aux pères de la monnaie européenne.

Tout le monde s’accorde pour dire qu’il ne s’agit pas d’une crise de l’euro mais d’une crise financière qui affecte certains Etats de l’Europe. Les Etats ont donné beaucoup d’argent pour sauver les banques après la faillite de Lehman en 2008. Qui va maintenant sauver les Etats ? Theo Waigel, ancien ministre chrétien-social bavarois, pose la question et ne contredit pas son homologue français lorsque celui-ci affirme qu’avec l’euro c’est la première fois qu’on bat une monnaie dont personne n’est responsable. On a bien installé quelques mécanismes de pilotage, inappropriés : sans discipline budgétaire et sans contrôle, ils étaient vains.

Les constructeurs de l’euro ont fait cette grosse bévue d’oublier qu’une monnaie n’existe que liée à un pouvoir politique. Ils se cherchent aujourd’hui un peu facilement une excuse dans le comportement de la Grèce — qui a menti, oh, la vilaine, — ce que personne n’ignorait, remarque tout de même Jean Arthuis : « On a transformé le pacte de stabilité et de croissance en une escroquerie et un mensonge. »

S’attaquer à la spéculation

Comme cela a tué la confiance, il faut plus de contrôle, certes. Mais qui va sauver les Etats ?, insistent les journalistes. La politique reprend ses droits : pour l’Allemand, des limites constitutionnelles à la dette sont nécessaires dans tous les Etats de l’eurozone, et il faut améliorer partout la compétitivité. Pour le Français, l’équilibre budgétaire et la diminution de la dette sont les objectifs principaux, qui exigent de courageuses réformes structurelles de la part des gouvernements nationaux. Une régulation effective des marchés financiers est nécessaire, qui devrait s’attaquer d’abord aux assurances pour non-paiement des crédits, qui accélèrent la spéculation. Mais est-ce que les Etats européens ont les moyens de faire barrage à la spéculation sur les marchés financiers ? demande la Süddeutsche. Pour Jean Arthuis, le problème est que nous n’avons aucune stratégie commune pour la régulation des marchés financiers. Selon Theo Waigel, il faudrait au moins introduire un impôt sur les transactions, et pourquoi pas une interdiction des ventes à découvert : « Comment est-il possible d’utiliser quelque chose qu’on ne possède pas pour spéculer contre tout un pays ? » s’indigne-t-il. « Y mettre des limites n’est pas gêner la concurrence ! Ce qui se passe sur les marchés financiers est un mensonge pur et simple ».

Sceptiques, les journalistes reviennent à la charge : peut-on attendre de pays qui ne respectent pas même les règles budgétaires européennes qu’ils se réunissent pour faire ensemble de tels pas ? On a oublié ce qu’était la spéculation contre les monnaies avant l’euro, répond Theo Waigel, tout est si bien allé depuis que l’euro existe… on a oublié qu’ « une monnaie, il faut la défendre ». Les Allemands ont défendu le mark, les Français ont défendu leur franc, mais l’euro a été trop peu défendu par les uns et les autres. Certains croient qu’une monnaie marche toute seule…

Une illusion

La Süddeutsche Zeitung alors met les pieds dans le plat : l’Europe a donc besoin d’un gouvernement économique commun pour agir de manière responsable et décidée ?

Theo Waigel estime qu’on n’a pas besoin d’un ministre des finances ou d’un ministre de l’économie européen, il suffit d’une coordination, avec un « Instrumentarium » pour préparer soigneusement les décisions collectives. Mais selon Jean Arthuis, un ministre des finances européen serait important pour que l’Europe parle d’une seule voix et mette fin à la cacophonie actuelle. Une vision commune est indispensable, une voix politique européenne commune, une réponse européenne, « pas forcément sur la question de la protection des arts ou celle du volontariat des pompiers, mais sur les questions essentielles de l’économie et des finances »

Theo Waigel rappelle en conclusion que l’éclatement de l’union monétaire ne ramènerait pas l’âge d’or en Allemagne : « C’est une illusion absolue ».