Géorgie : la tentation ’’néo-impériale’’ de la Russie

Salomé Zourabichvili, ancienne ministre des affaires étrangères de Géorgie (2004-2005), expose en exclusivité pour Boulevard Extérieur sa vision des événements récents dans le Caucase. Possédant la double nationalité française et géorgienne, elle est aujourd’hui une des principales figures de l’opposition au président Saakachvili à Tbilissi.

Les enjeux de la crise qui a éclaté en ce mois d’août entre la Géorgie et la Russie se lisent à plusieurs niveaux.

Partons d’abord de la géographie et de l’histoire : contrairement à une opinion répandue, la Géorgie n’a pas été de tout temps une partie intégrante de l’empire russe, thèse que sous-tend la théorie de la fatalité russe du Caucase. L’Histoire nous enseigne une réalité fort différente car dans cette Géorgie qui a été christianisée dès le IVème siècle de notre ère, la Russie ne fera son apparition que très tardivement. C’est au XVIIème siècle, lorsque Pierre Le Grand décide d’occuper la Mer d’Azov, puis avec la conquête de la Crimée, la progression sur les rives Nord de la Mer noire et la soumission progressive des peuples du Caucase du Nord que l’on voit la Russie prendre pied dans ce qu’elle appelle la Transcaucasie.

Dès cette époque, et sans doute l’histoire mérite t-elle d’être méditée, la politique de la Russie souffre d’une ambiguïté fondamentale : elle a à la fois besoin d’une Géorgie indépendante, Etat tampon (mais en réalité fédération de principautés) qui écarte les empires ottoman et perse des frontières russes et essuye les premiers assauts ; en même temps, poussée par ses visées commerciales d’une part, purement impériales de l’autre, elle ambitionne de conquérir la Transcaucasie et d’annexer la Géorgie.

Les considérations commerciales ne sont pas absentes, même si elles ne sont pas à cette époque énergétiques. Les ports de la Mer Noire, Poti en particulier, figure déjà au nombre des intérêts de la Russie, tout comme l’accès à la route des Indes.

La volonté d’étendre l’influence culturelle viendra ensuite, la politique de russification ne sera en effet mise en place que tardivement, en particulier sous le règne d’Alexandre III : le Russe devient langue obligatoire, le Géorgien langue étrangère, l’église géorgienne perd son autocéphalie et se voit soumise au Synode russe.

Un pays tourné vers l’Ouest

La géographie est tout aussi parlante : pour qui regarde une carte, la Géorgie est physiquement tournée vers l’ouest et la mer Noire, celle par laquelle Jason et les Argonautes sont arrivés et par laquelle Grecs et Romains venaient commercer avec les ports de la Mer Noire. Vers le Nord, longtemps les hautes chaînes du Caucase ont constitué une barrière infranchissable que seul l’empire russe puis soviétique a pu percer avec la construction d’abord de la route militaire du Caucase, puis de la voie ferrée et enfin dans la période contemporaine du fameux tunnel de Roki. 

Aucune fatalité donc à se voir insérée dans un ensemble culturellement et géographiquement très différent. La langue géorgienne avec son alphabet, la culture géorgienne méditerranéenne avec ses influences croisées du monde persan et grec, n’ont rien de commun avec le monde slave et nordique qui commence au-delà de la barrière des monts du Caucase.

Pas de fatalité, mais une volonté : celle de la Russie de peser le plus loin au sud ; celle de montrer sa puissance là où traditionnellement les autres empires se rencontrent : le perse, l’ottoman, le grec, le romain.

Le rôle de Staline

C’est cette volonté de puissance qui est la première cause des événements d’aujourd’hui. Une volonté de réduire un état dont la fierté et l’indépendance n’ont cessé de défier l’empire russe d’abord, avec des insurrections répétées jusqu’à la reddition finale de l’ensemble des principautés géorgiennes en 1864 ; soviétique ensuite puisqu’une fois l’indépendance géorgienne réduite par la force militaire (déjà !) en 1921, les insurrections se succèdent dans toute la Géorgie jusqu’à l’instauration de la terreur au milieu des années 30. Même les communistes en Géorgie se feront nationalistes et seront pour cette raison éliminés par Staline.

Staline, justement, est l’auteur de cette politique de soutien à des groupes ethniques contre les états nationaux de l’empire, pour affaiblir voire démembrer ces derniers. Cette politique vise à conforter les droits culturels et linguistiques de ces ethnies, quel que soient leur nombre, et elle va se mêler à une politique de tracés frontaliers qui s’efforce de donner à chacune un territoire propre et à faire coïncider, tentation démiurgique, ethnies et micro-Etats. Jusqu’à l’absurde avec la création du Birobidjan, Etat juif, ou l’autonomie adjare au nom de la confession musulmane de cette population géorgienne, et au mépris de la proclamation athée de l’état soviétique.

Il est certain que cette réalité ethnique va prendre ensuite sa vie propre et que les privilèges accordés deviennent le temps aidant des revendications fondées. Le plus important est qu’avec cette conception ethnique des « nationalités », la Russie s’éloigne des conceptions européennes de nation et de citoyenneté qui émergent au même moment ou de la conception caucasienne de cohabitation des races et des religions, tandis que la langue géorgienne et la religion orthodoxe tempérée manifestent une tolérance marquée envers les minorités (juive en particulier mais aussi musulmane y compris au cœur même des conflits avec le puissances musulmanes extérieures).

Tolérance qui, il faut le souligner est inscrite dans le caractère caucasien, contrairement à toutes les idées reçues, et plus surprenant encore pour certains qui l’ignorent, cette tolérance a été renforcée par l’empire perse, modèle de tolérance envers ses propres minorités.

La Russie face à une alternative historique

Mais revenons au temps présent : ce qui est en jeu ici est le devenir la Russie. Elle est en train encore d’hésiter entre deux voies : sortir de sa fatalité impériale, accepter sa conversion à un Etat moderne, accepter les frontières issues de la dissolution de l’empire comme les autres Etats de la planète ont accepté les frontières issues de la décolonisation, et cesser de mener des batailles d’hier. Ou bien tenter de reconquérir les territoires et les influences perdues, en utilisant non les instruments d’aujourd’hui - économie, finances, culture - mais ceux d’hier : armées, chars, mines, pillages….

C’est presque un combat entre le passé et le présent ou le devenir qu’elle est en train de mener et d’abord avec elle-même.

En effet, parallèlement la Russie découvre, ô combien, les mérites des autres formes de puissance, celle que confère l’énergie et le quasi monopole qu’elle s’octroie sur les approvisionnements européens, celle que confère la possibilité de peser sur les marchés financiers et sur les multinationales à travers des oligarques multimilliardaires, celle que confère enfin le contrôle des ressources minières principales de la planète. Difficile de comprendre par rapport à ces instruments de puissance inégalables, quel intérêt peut bien représenter le contrôle direct ou indirect de la petite Géorgie (70 000 km2), s’il n’y a pas là une dimension irrationnelle plus importante que l’enjeu lui-même.

Vraies et fausses raisons de la guerre

L’Otan, dont on parle beaucoup, ne paraît pas davantage le motif principal de la politique russe, même s’il s’ajoute comme irritant supplémentaire. C’est le défi politique contenu dans la déclaration d’intention entre l’OTAN et la Géorgie qui fâche plus que la menace militaire, sachant que l’OTAN n’est plus l’organisation militaire du temps de la guerre froide et qu’aujourd’hui engagée totalement dans les multiples facettes de la lutte anti-terroriste, elle ne saurait représenter une menace directe pour la Russie. 

L’enjeu, ce n’est pas non plus la remise en cause de l’intégrité territoriale. Tout en brandissant la menace de faire de l’exception kosovare une règle réutilisable, la Russie dans le fond fait simplement une démonstration. Mais a-t-elle vraiment l’envie d’aller jusqu’au bout de celle-ci ? Sans doute non car à y regarder de plus près, la vraie crainte de la Russie, la seule qu’elle ne domine pas vraiment, plus que celle de l’encerclement, est celle du démembrement. Crainte de voir la Russie connaître demain le sort de l’URSS hier. Or remettre en cause le principe de l’intégrité territoriale sur lequel repose la construction de la puissance russe d’aujourd’hui pour simplement faire pièce à la Géorgie qu’elle domine politiquement, militairement et économiquement, ne paraît guère crédible.

L’enjeu, ce n’est pas la seule bataille énergétique. Le facteur énergétique est là, mais la Russie a bien compris avec l’exemple du BTC que l’entrée américaine d’abord ne l’exclut pas puisque les compagnie russes sont dans le consortium. Elle comprend aussi qu’elle peut avec ses ressources financières s’infiltrer dans les compagnies occidentales elles-mêmes. Enfin, elle a découvert que le contrôle des réseaux de distribution, entreprise à laquelle Gazprom et les compagnies électriques russes se sont attelées, est tout aussi important que le contrôle des pipelines. Donc elle ne se prive pas sur ce terrain de marquer son emprise, de bombarder juste à côté du pipe line BTC pour lancer un signal, mais elle n’a pas besoin pour consolider son emprise énergétique de lancer une guerre de cette dimension.

Bouffée néo-impériale

Plus que les enjeux soulignés qui tous figurent en bonne place dans les objectifs politiques russes, il apparaît que il s’agit plutôt d’une de ces bouffées néo impériales, une tentation à laquelle la Russie n’a pas pu résister, comme elle résiste mal aux résurgences de xénophobie, dans une incapacité à franchir le pas et à opérer la grande mutation vers un état puissant mais non écrasant par sa puissance. Dans ce déferlement des vieilles pulsions, la Géorgie a joué un certain rôle par la multiplication des défis, comme autant de piqûres à l’amour propre russe. Plutôt que de chercher des explications complexes à une situation d’abord irrationnelle et qui tient aux réflexes du passé, il conviendrait de retrouver un langage qui n’a pas à être celui de la complaisance, mais celui de d’une vraie discussion. Parler n’est pas céder, mais c’est donner une chance de comprendre et de faire comprendre, notamment l’existence de lignes rouges, dont l’ignorance pourrait nous mener plus loin encore dans la tragédie.