Hommage à Mahmoud Darwich (1941-2008)

Des dizaines de milliers de personnes ont participé mercredi 13 août à Ramallah aux funérailles officielles du poète Mahmoud Darwich (67 ans), décédé le 9 août à Houston (Texas). Dans toute la Cisjordanie, des veillées à la bougie ont regroupé des militants de toutes les factions palestiniennes. Aucune cérémonie officielle n’a eu lieu à Gaza, même si les dirigeants du Hamas ont présenté en début de semaine leurs condoléances. Hommage au poète disparu par Pierre-Olivier François, journaliste et réalisateur de télévision, qui l’a rencontré plusieurs fois depuis le milieu des années 1990. 

« Après nous, ne te souviens que de la vie.”

On dit que c’est un de ses livres, traduit en hébreu, qui permit à Ariel Sharon de comprendre l’attachement des Palestiniens à leur terre. Depuis 40 ans, et surtout depuis la guerre des Six jours, Mahmoud Darwich, 66 ans, était devenu, plus ou moins consciemment, la voix de la Palestine – et ce, jusqu’à sa mort le 9 août 2008, loin de chez lui, dans un hôpital texan. On se bousculait pour entendre cette voix déclamer ses poèmes dans tous le Proche Orient, ou, dernièrement, en 2007, au théâtre de l’Odéon. Ses récitals remplissait des stades au Liban et sa poésie était enseignée dans les écoles de Palestine.

Mais sa voix intéressait aussi le portier de son hôtel favori, dans le Quartier Latin – souvenir de dix années d’exil en France. Une voix qui charmait par sa profondeur, sa force de conviction – même lorsque la situation en Palestine sombrait dans le chaos. « Ma véritable indépendance, c’est l’indépendance de mon pays. A ce moment là, j’aurais le droit de dire : je n’aime pas ce pays. Mais pour le moment, je dois dire, j’aime ce pays. Je dois y habiter. Quand mon pays sera libre, j’aurais le droit de dire : je ne veux plus y habiter. Mais pour le moment, cette option n’est pas possible.” 

C’est là, chez lui, en Palestine, que le réfugié éternel continuait à écrire, racontait-il lors de notre dernière rencontre, il y a un peu plus d’un an.

“Je ne peux pas écrire de poésie à l’hôtel, Je ne peux pas écrire de poèmes au café. Je ne peux pas écrire dans un avion ou dans un train. J’ai mes habitudes. Je ne peux écrire que sur ma table – sur mes deux tables maintenant.” Deux tables proches. L’une à Ramallah, en Cisjordanie. L’autre à Amman, en Jordanie, quand la situation dans les territoires occupés devenait trop insupportable. “Mais en réalité, je n’ai pas l’impression de résider vraiment quelque part. Une résidence sous occupation – on ne peut pas appeler cela une résidence véritable, ou définitive. Tant qu’il y a occupation, l’être humain sent que sa situation est temporaire. Le seul endroit où je peux réellement me poser est un endroit imaginaire. C’est le langage. Avec le langage, on peut vivre partout dans le monde.

 

“Ils voyagent

Du matin verdoyant à la poussière du midi

Portant leur cercueil empli des objets de l’absence

Une carte d’identité, une lettre d’amour pour une femme à l’adresse inconnue

Après nous, ne te souviens que de la vie.”

 

Darwich est devenu un refugié lorsqu’il fut chassé de la ferme familiale, à Acre, pour la première fois à l’âge de six ans par les forces israéliennes. Lors de sa fuite, en 1948, il rencontre un chanteur itinérant, et avec lui, la poésie. Chez lui, il n’y a pas de livres, ses parents sont des paysans moyens. Mais un de ses frères l’encourage dans cette voie. Et puis, il y a l’école israélienne, ouverte aux arabes israéliens comme lui, qui lui fait découvrir Garcia Lorca, Neruda, le parti communiste israélien, dont il est membre dans les années 60. A l’époque, il est engagé, militant, marqué par cette terre natale annexée et transformée en colonie israélienne. Ses premiers poèmes, dans les années 60, Passeport ou Ecriture à la lueur du fusil, rapides, directs, hachés comme des salves de mitraillettes, mélangent la colère et l’attachement à la terre des ses ancêtres. Ils deviendront des hymnes non officiels pour l’OLP.

“Toutes les tombes blanches

toutes les frontières

toutes les mains qui s’agitèrent pour l’adieu

tous les yeux

m’accompagnaient, mais

ils les ont retirés de mon passeport”

 

Ces dernières années, étrangement pour ceux qui ne voulaient voir en lui que le résistant, le porte-voix de la cause palestinienne ou le militant, ses derniers recueils sont de plus en plus joyeux, à l’exemple de Comme des fleurs d’amandiers ou plus loin, ou Ne t’excuse pas (Actes Sud). « Je sais qu’on me réclame d’écrire d’une certaine manière sur cette réalité concrète », disait-il. « Mais je l’ai déjà abondamment fait. »

Suite à son deuxième arrêt cardiaque, en 1998, il disait qu’il voulait à nouveau se concentrer sur l’essentiel : hymnes à l’amour, l’odeur des champs de Galilée, Jérusalem et la mer. « La littérature de résistance n’est pas seulement la parole violente contre l’action violente. La littérature de résistance prend des formes multiples : par exemple glorifier l’amour des gens pour la vie, trouver des raisons à l’existence au travers de la recherche de ce qui peut rendre la vie supportable.

"Il est vrai que la quête de beauté est très difficile dans de telles conditions, parce que la dureté de la réalité peut masquer la beauté. Mais la poésie et la littérature se doivent de montrer les zones de beauté dans la vie. De montrer l’amour du Palestinien pour la vie. Car notre culture est une culture de vie et pas une culture de mort”. Murale, long dialogue avec la mort que Darwich a écrit en 2000 lors de sa première hospitalisation, raconte ce virage. « La littérature de résistance peut aussi être une littérature d’amour et vice versa. C’est lutter contre son opposé absolu, l’occupation, la haine et l’état de siège. Le peuple palestinien vit dans un beau pays, il est très content quand les fleurs d’amandiers éclosent au printemps, il s’en réjouit. Si l’occupation parvient à masquer la joie de cette beauté dans nos coeurs, cela veut dire que l’occupation aura occupé nos âmes ». 

“Maintenant, en exil. oui, à la maison

dans la soixantaine d’une vie brève,

on allume pour toi des bougies

Sois joyeux, aussi calme que tu peux,

Une mort stupide s’est égarée sur les chemins

Encombrés et t’a laissé un répit”

 

Mais pour un Palestinien, la politique est inévitable, et donc existentielle. Et même si Darwich a toujours vu dans l’Israélien le frère ennemi, celui qui n’est, comme lui, que de l’autre côté par le fruit des circonstances, bref, un humain en uniforme d’occupant, Mahmoud Darwich a aussi lutté. Emprisonné plusieurs fois pour ses écrits en Israël, il quitte le pays en 1971, étudie à Moscou, s’installe à Beyrouth, quitte la ville avec Arafat et l’OLP en 1982, devient rédacteur en chef d’une importante revue littéraire à Tunis, Al-Karmel.

Il rédige également certains des plus célèbres discours d’Arafat, et, en 1988, la déclaration d’indépendance de la Palestine. Il ne s’en cachait pas, ni du fait qu’il avait démissionné du comité exécutif de l’OLP en 1993, se méfiant des accords d’Oslo.  Quand j’écris un discours qui va être lu devant l’ONU, je n’exprime pas mon style. A ce moment là, je suis un citoyen palestinien qui assume de porter le fardeau de la cause palestinienne, et de ses revendications. J’exprime donc une mémoire et une conscience collective, et non pas ma conscience personnelle. Mais on a toujours su que c’est moi qui ai écrit tel ou tel discours. On l’a toujours su. Même la politique, on peut en parler avec une langue littéraire, et pas avec un langage sec. »

Mais ce n’est pas de cela qu’il voulait qu’on se souvienne en dernier lieu. Darwich écrivait dans une petite pièce, de préférence avec vue sur un arbre. Au calme. Une seule fois, il écrivit à Ramallah sous les bombes : lors du siège par l’armée israélienne, en 2002. Cela donnera Etat de siège, très long poème composé de fragments écrits au jour le jour pour enregistrer ses impressions. “Ce poème a été écrit à Ramallah pendant que je regardais les tanks qui entouraient la maison que j’habitais, et les rues autour. Je n’avais pas les moyens de résister à l’occupation, à ses tanks, à cette énorme opération militaire, sauf par le langage. Chaque fois que j’écrivais une ligne, je sentais - je sentais seulement - que les tanks avaient reculé d’un mètre ou deux.

C’était cela qui lui importait ces dernières années. Défendre la cause palestinienne en défendant la cause poétique. Même si ses recueils n’étaient publiés qu’à quelques milliers d’exemplaires dans les pays arabes, ses récitals sont diffusés en "prime time" par les grandes chaînes du Liban, du Maroc, de Tunisie. Ses poèmes mis en musique par les plus grands en faisaient des classiques de la mémoire collective. Et, à sa manière, des mots de résistance, même quand il chantait les amandiers et les oliviers.

« Imaginez que vous êtes prisonniers dans une geôle. Si on vous laisse écouter de la poésie, votre âme va se régénérer – dans la geôle. C’est ce que fait la poésie. Ce plaisir esthétique peut me procurer une compensation morale par rapport aux difficultés de la réalité ».