En septembre 1789, Stanislas de Clermont Tonnerre, noble libéral, s’exclame à la tribune de l’Assemblée Constituante, dans le débat concernant la place des Juifs dans la nation française : " Il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout leur accorder comme individus". La France considère des individus et non des groupes ; la nation est le rassemblement des citoyens et non la juxtaposition des ordres et des corps. Autrement dit, c’est le refus des communautés organisées qui fonde la nation.
Ce principe premier est mis en scène le 14 juillet 1790, lors de la Fête de la Fédération. Là, l’égalité citoyenne s’exhibe, elle se proclame d’abord comme l’égalité des citoyens de toutes les provinces du Royaume. Chacun, qu’il soit breton, auvergnat ou provençal est citoyen. La France est une fédération de citoyens. Il n’est pas indifférent, quand on analyse les problèmes de l’immigration, de souligner que la première acculturation a été celle des habitants des différentes provinces. Puis, à partir des années 1880, l’immigration étrangère prend le relais. Face à cette immigration, la nation française se définit-elle spontanément comme elle se définit, depuis 1789, face à ses propres nationaux ?
Ernest Renan, dans sa très célèbre conférence de 1882, Qu’est-ce qu’une nation ? a parfaitement exprimé l’image française de la nation, ou, tout au moins son idéal. L’appartenance à une nation se définit d’abord par le partage de son histoire, le citoyen fait sienne l’histoire de sa patrie, et communie ainsi avec les autres citoyens dans un même patrimoine. Mais Renan ne se limite pas là : une nation c’est un plébiscite de tous les jours. Autrement dit la nation ne se définit pas par une langue unique, ni par des croyances communes, encore moins par je ne sais quelle origine ethnique, la nation se constitue par le libre choix sans cesse réaffirmé par les citoyens de continuer à vivre ensemble.
Cette doctrine de la nation, fondée sur des principes, ne relève pas seulement du discours. Faut-il rappeler l’expression heureux comme Dieu en France qui courait dans les communautés juives européennes ? Et cela malgré les propos tonitruants de l’Action française et malgré l’Affaire Dreyfus.
Les réalités d’une histoire
L’idéal a donc quelque réalité et n’opposons pas schématiquement des principes idylliques aux tristes événements d’une histoire. La réalité historique, c’est d’abord une France des siècles passés, dont la population est majoritairement enracinée, enracinée dans les terroirs, enracinée dans les bourgs et les villes. Cette France bouge peu, cette France est quasiment immobile ; l’horizon ne dépasse guère le chef-lieu de canton. Et puis, à côté de cette France, il y a une France qui bouge et qui bouge beaucoup : ce sont ces migrants, maçons à Paris par exemple, ou encore tous les travailleurs agricoles saisonniers ; ce sont, dans la Montagne de Lure en Provence, ces Piémontais qui à l’écart des villages fabriquent le charbon de bois ; ils sont craints, ignorés, voire méprisés par les Provençaux enracinés. Il faut quelques générations pour que ces populations se parlent, échangent et finalement se fondent.
Seconde réalité : la France a très longtemps refusé l’usine et ses disciplines. On pourrait juxtaposer les rythmes de l’industrialisation française et les rythmes de l’entrée en France des travailleurs immigrés.
Troisième donnée : la permanence de flambées xénophobes. On pourrait multiplier les exemples. De véritables pogroms frappent les Italiens à la fin du XIXe siècle dans le midi de la France : ainsi à Aigues-Mortes en août 1893, dans une région "républicaine", plusieurs immigrés italiens meurent sous les coups de travailleurs français. Autre exemple, intellectuel celui-là : Jean Giraudoux déplore en 1939 le faible dynamisme de la population française, et regrette que « l’étranger abonde en France. Il y a une infiltration continue des barbares. Il faudrait refouler tout élément qui pourrait corrompre une race... Exiger des étrangers qu’ils soient sains, vigoureux, sans tare mentale ou physique ».
La quatrième donnée est sans doute moins explorée. Evoque-t-on assez le lien fort, complexe, souvent même inextricable, qui s’est noué entre l’immigration et le processus colonisation/décolonisation ? Ce lien est pourtant un élément majeur pour comprendre non seulement le rythme et l’ampleur des phénomènes migratoires mais aussi les attitudes du corps social vis-à-vis des étrangers. La France, la nation française, a en effet entretenu des rapports très particuliers avec les territoires qu’elle dominait en Afrique du Nord. Reconnaît-on vraiment la part prise par les travailleurs immigrés dans la croissance de la France pendant les "Trente glorieuses" ? Dans ce siècle et demi d’histoire partagée de part et d’autre de la Méditerranée, il y a le terreau d’une histoire commune, d’une histoire douloureuse dans laquelle les victimes appartiennent à toutes les communautés. Il faut souhaiter que le temps vienne où l’histoire, enfin ouverte, pourrait - comme le disait Paul Ricœur - soigner les identités blessées. Le devoir d’histoire est indispensable si on veut que les communautés ne se referment pas en ressassant leurs malheurs.
Identité ou appartenance
Encore faut-il que tous les Français puissent vivre en citoyens. C’est le dernier problème, quotidien et lié au précédent, que nous voudrions évoquer. Accepter, accueillir les fils et filles d’immigrés dans la société française, leur reconnaître les mêmes droits et devoirs que tous les autres citoyens implique de ne pas perpétuer des origines comme une tache ou comme un soupçon.
Les enfants ou petits enfants des immigrés ne sont pas des immigrés de la deuxième ou de la troisième génération ; on n’hérite pas de l’immigration. Les enfants ou petits-enfants de ceux qui sont venus s’installer en France depuis l’autre rivage de la Méditerranée ne sont pas nécessairement musulmans, pas plus que ne sont nécessairement catholiques les enfants ou petits enfants des immigrés polonais ou italiens. Quant aux apparences, à la couleur de la peau, aux caractères physiques qui révèlent les minorités dites visibles, elles ne signalent pas nécessairement l’appartenance au groupe des immigrés. Enfin, en aucun cas on ne peut s’installer dans la condition d’immigrés. Soit l’on revient dans son pays d’origine, et l’on a été un temps un étranger de passage, soit l’on s’installe en France, pays d’accueil et l’on a vocation naturelle à devenir Français.
Chaque homme est libre de sa culture, de ses opinions, de ses croyances, chaque homme est libre de rester attaché à une culture, mais il s’agit d’une appartenance et non d’une identité exclusive. L’ensemble français comprend des citoyens dont les origines familiales sont en Afrique du Nord - ils sont arabes, parfois musulmans, ils sont juifs, ils sont catholiques ou francs-maçons d’origine maltaise ou espagnole. Ces appartenances multiples, ces histoires croisées et entrecroisées, dont il est nécessaire de démêler les fils, sont la richesse de la France, d’une patrie dont le patrimoine n’est ni muséifié, ni figé grâce à la permanence de ces renouvellements.
