En Irlande, le recours au référendum sur le Traité de Lisbonne était obligatoire parce qu’imposé par la constitution nationale. Aucun autre pays membre de l’UE n’a pris le risque de soumettre le traité au référendum. Nous ne saurons donc jamais dans quels autres pays une majorité populaire aurait fait opposition au traité. A en croire les sondages d’opinion, l’Irlande aurait été loin d’être isolée.
Les chiffres du référendum sont sans appel bien qu’une victoire du "oui" semblait possible. La participation de 53% est significative -un taux d’environ 45% avait été considéré comme le minimum pour un succès du "oui". Mais le dernier grand sondage avant le référendum donnait une avance de 5% au "non" et plaçait quelques 30% dans le camp des indécis. A huit jours du scrutin donc, un tiers des électeurs hésitaient encore, mais croyaient toujours possible leur propre "oui". La plupart ont sans doute préféré l’abstention, mais les autres ont finalement choisi leur camp. Ce n’est pas une grande vague qui a emporté les Irlandais vers le "non".
Incompréhensions et malentendus
Faut-il citer toutes les attaques, tous les arguments contre le Traité de Lisbonne ? Risques pour la souveraineté nationale, la neutralité irlandaise, épouvantail de l’Europe fédérale, pouvoir excessif de "Bruxelles" sur la fiscalité des entreprises, la protection des salariés, l’agriculture, la protection de la famille, la législation sur l’avortement... toute une collection de faits, d’approximations, d’estimations, de suspicions ont nourri le « non ». Devant la Poste centrale de Dublin, haut lieu symbolique du soulèvement de 1916 contre la domination britannique, on pouvait lire sur une pancarte : "People died for our freedom. Don’t give it away. Vote No."
Le premier ministre (An Taoiseach) Brian Cowen estimait qu’un bloc de 500.000 votes "non" était incompressible (= environ un tiers des votants avec une abstention à 47%). Un tiers des électeurs du "non" déclarait que le texte du Traité était incompréhensible, un quart craignait pour la liberté d’action du pays et pour le maintien de l’identité nationale. En résumé : "nous ne comprenons pas le texte et ne savons pas ce qu’il permettra de nous imposer".
Texte incompréhensible ? Le Traité de Lisbonne était disponible, et les Irlandais sont loin d’être des analphabètes. Mais combien d’articles de la législation nationale sont accessibles à des non-spécialistes, et combien d’articles des traités internationaux ? En 1992, dans sa campagne contre le Traité de Maastricht avant le référendum, Philippe Séguin lisait devant le micro des phrases du traité. Procédure parfaitement légitime en démocratie mais peu adaptée au droit international, posant problème même aux spécialistes. Que penser d’un traité composé d’amendements comme l’est celui de Lisbonne, avec des phrases du genre : "les paragraphes a, b, c, sont remplacés par les paragraphes x, y, z" ?
Les Irlandais restent attachés à l’Europe
Selon des sondages crédibles, l’Irlande compte toujours, avec la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas, parmi les plus fidèles partisans de l’idée européenne. Le 12 juin 2008, les Irlandais n’ont pas dit "non" à une réforme des institutions européennes, mais à ce qu’ils ressentaient comme une procédure opaque et un texte mystérieux. Cette critique ne frappe non seulement l’Union Européenne, mais aussi tous les Etats-membres, maîtres des traités. Les Irlandais l’ont exprimée au mauvais moment, en profitant d’une mauvaise occasion. Mais il fallait s’y attendre, et réfléchir aux moyens d’éviter cet échec -surtout dans un pays longtemps opprimé et sur la défensive par rapport à toute idée de suprématie extérieure.
En Irlande, avec le référendum obligatoire, l’explication et la promotion du texte auraient dû commencer le jour de sa signature, le 13 décembre 2007. Cela n’a pas été le cas. Les organes de l’UE n’y pas prêté suffisamment d’attention. Maintenant, après le "non", ils ne pourront "sauver" le traité tel qu’il est que si le gouvernement irlandais juge possible un deuxième référendum. Une telle répétition -déjà controversée- avait permis, en octobre 2002, la confirmation du Traité de Nice seize mois après le premier scrutin. Mais six ans plus tard, il risque d’être bien plus difficile de persuader les électeurs que leurs doutes ne sont plus justifiés. Comment trouver un accord dans un cadre européen tellement grand, tellement diversifié ?
Le Conseil Européen de juin 2007 et notamment les tractations nocturnes avec les dirigeants polonais ont laissé des traces dans les mémoires des citoyens européens, qui sont rarement des spécialistes des traités internationaux. Il ne sera pas facile de les convaincre que les traités européens sont complets et au-dessus de tout soupçon, même dans un monde marqué par une multitude de changements imprévus, avec de plus en plus d’inconnues. Il ne sera pas facile de convaincre les Irlandais de changer d’avis sur le Traité de Lisbonne. En cas d’échec, le vieux projet d’un "noyau dur" d’états membres de l’UE va probablement sortir à nouveau des tiroirs, un "noyau dur" propre à rassembler ceux qui ne pensent pas qu’une union politique européenne, indispensable dans le monde incertain que nous connaissons, puisse se faire bientôt à vingt-sept.
