L’Europe étriquée de Nicolas Sarkozy

A Villepinte, Nicolas Sarkozy a convoqué les mânes de Jean Monnet et de Robert Schuman, tout en proposant une conception de l’Europe aux antipodes de celle des pères fondateurs. Ceux-ci voulaient une Europe communautaire, fédérale, en bref les Etats-Unis d’Europe. Le président-candidat veut une Europe des Etats, gouvernée par un concert de chefs d’Etat et de gouvernement. A la méthode communautaire, il oppose la loi du rapport des forces.
Il se présente en européen convaincu qui a approuvé tous les traités, de Maastricht à Lisbonne. Même ceux, précise-t-il, qui ont été négociés par des gouvernements socialistes. Mais ces propositions visent à détricoter l’essentiel de ce que ces traités ont organisé au cours des dernières décennies.
Dans son enthousiasme réformateur, il enfonce courageusement des portes ouvertes. La réforme de Schengen ? Elle est en cours. Le « pilotage politique » de Schengen ? C’est déjà le cas puisque ce sont les ministres de l’intérieur qui se penchent sur les changements à apporter à l’accord de 1985. Il est vrai que la dernière réunion s’est tenue en l’absence de Claude Guéant qui semble suivre les traces de son illustre prédécesseur. Quand il était ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy ne brillait pas par son assiduité aux conseils européens.
La politique commerciale de l’Union européenne définie par les responsables politiques ? Avant toute réunion internationale, ce sont les chefs d’Etat et de gouvernement ou leurs représentants qui définissent le mandat du commissaire européen chargé de parler en leur nom et les ministres sont présents dans les négociations internationales.
Il n’est pas jusqu’au « Buy European Act », qu’a sorti le président-candidat de son chapeau, qui ne soit actuellement en discussion à Bruxelles. Le commissaire Michel Barnier, qui n’est pas un adversaire politique, s’est senti obligé de le lui rappeler.
Loin de vouloir, comme il l’a dit, réconcilier la France du oui et la France du non (au référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen), Nicolas Sarkozy s’adresse aux eurosceptiques en faisant de l’Union européenne le bouc émissaire de leurs difficultés.
Mais au-delà de cette prise de position électorale, c’est l’idée même de l’intégration européenne qui est en jeu. Nicolas Sarkozy ne croit pas à l’Europe de Monnet et de Schuman. Il n’a que mépris pour la Commission qu’il a contribué – mais il n’est pas le seul – à affaiblir pour se plaindre ensuite de sa faiblesse. Dans son discours, il n’a pas mentionné le Parlement européen qu’il tient au mieux pour un gêneur, alors que malgré tous ces défauts, il représente un embryon de légitimité démocratique européenne.
Quand il n’était encore que candidat en 2006, il avait suggéré la création d’un directoire des grands Etats pour gouverner l’UE. Face à la levée de bouclier provoquée chez nos partenaires, il avait remisé sa proposition. Mais c’est bien de cette Europe dont il rêve. Il a trouvé un appui du côté d’Angela Merkel. La démocratie chrétienne allemande a beau soutenir encore une Union politique avec la Commission comme exécutif, le Parlement européen comme représentant des peuples et le Conseil comme représentant des Etats, la chancelière se méfie d’une construction qu’elle juge abstraite. Elle se sent plus à l’aise dans la négociation entre gouvernements où le poids relatif de chacun n’est pas dilué dans des règles communautaires.
C’est un choix. Qu’il tourne le dos à cinquante ans de construction européenne n’est pas un argument suffisant pour le rejeter. Il serait bon toutefois de s’interroger sur les raisons qui ont poussé les pionniers de l’intégration européenne à vouloir transcender les intérêts des Etats au lieu de les jouer les uns contre les autres.