L’Europe n’est pas immortelle – malheureusement

Les Etats-Unis d’Europe, une grande idée. Malheureusement lors de sa mise en œuvre, il y a eu beaucoup d’erreurs. La crise existentielle actuelle montre que le danger est grand : ou bien on rattrape ce qu’on a manqué pendant des années, ou bien l’alliance disparaît.

Rendre l’Europe immortelle est une vieille idée : Zeus, le père de tous les dieux grecs, fut touché par la flèche du dieu Eros et transformé en amoureux de la fille du roi phénicien, Europe. Lorsqu’un peu plus tard, il remarqua que sa bien-aimée allait suivre la voie de tous les humains, il appela un continent de son nom et s’écria : « Tu seras désormais immortelle, Europe, car le morceau de terre qui t’a adoptée, portera à jamais ton nom. »

Tu serais immortelle, Europe ? La crise actuelle de l’euro montre que ce n’est pas aussi simple.

« Ah, l’Europe », a écrit Hans Magnus Enzensberger en titre d’un de ses livres, dans lequel sept « perceptions », des reportages fictifs, étaient rassemblés. « Ah, l’Europe », doit aujourd’hui se dire qui se veut Européen et qui tient l’Europe politique pour l’idée essentielle des cinquante dernières années.

Je suis de cela. Je suis un idéaliste qui a toujours cru à l’idée européenne et qui veut continuer à y croire. Il était et il est toujours évident que ce continent doit rassembler ses forces, économiques, politiques et aussi militaires, et ce que qui lie les pays qui le composent est plus fort que ce qui les divise.

Vivra-t-on assez longtemps pour vraiment voir l’Europe ? Car l’absence de guerre, pendant plus d’un demi-siècle – la plus grande réussite de cette Europe – ce n’est pas vraiment un événement, et en tant que né après la deuxième guerre mondiale, on la considère comme plus naturelle qu’elle ne l’est en réalité.

L’euro, enfin !

Oui, j’ai vécu l’Europe. Oui, j’ai vécu l’Europe quand je suis allé à Metz comme étudiant pendant une année et que j’ai connu des étudiants français dans le séminaire de germanistique de l’université. Nous avons cherché nos points communs et nos différences ; nous avons trouvé les deux, et nous avons parlé, parlé… Eux, les Français, et moi l’Allemand, et nous sommes tout de même bien entendus. C’est ça l’Europe.

Plus tard j’ai souffert en Grande-Bretagne, une île, que j’aime, dont l’europhobie m’a laissé perplexe. Ce n’est pas tant la guerre en Irak qui est le véritable échec de Tony Blair, qui s’était proposé d’amener enfin et de manière irréversible la Grande -Bretagne en Europe. C’est son incapacité à le faire. J’étais hors de moi quand j’ai lu, il y a quelques années, le livre de l’ancien rédacteur en chef de The Economist, Bill Emmott, qui, dans sa vision de l’UE en 2021, prophétise un avenir faiblard et considère l’euro comme un phénomène provisoire.

En marge de ce livre qui a maintenant sept ans se trouvent des remarques scandalisées : « une telle idiotie ! », « On verra ce qu’on verra ! », « Incroyable ! » J’étais sûr que Ellmott regretterait très vite ce qu’il avait écrit, et j’étais fermement convaincu que la Grande-Bretagne rejoindrait la monnaie unique après quelques années où celle-ci aurait démontré sa réussite – pour des raisons pragmatiques, pas par passion.

J’ai été rassuré, il y a neuf ans, quand l’euro a été introduit avec ses pièces et ses billets et quand le « patriotisme du deutschemark », qu’avait un jour diagnostiqué Jürgen Habermas, ne s’est pas transformé en haine pour la nouvelle monnaie. On avait certes jeté un peu de poudre aux yeux aux gens quand on leur avait expliqué combien il serait bon de pouvoir partir en vacances sans avoir besoin de changer des devises, une argumentation un peu légère pour un événement qui amenait alors onze pays-pionniers à abandonner, avec leur monnaie nationale, un morceau essentiel de leur souveraineté.

La maison est devenue plus grande et toujours plus fragile

Depuis, c’est-à-dire depuis Helmut Kohl, plus personne n’a osé faire avancer l’Europe, transférer des parts de souveraineté au niveau européen. Après la monnaie commune, on aurait dû par exemple appeler à la création d’une armée commune, non comme utopie ou souhait ou vision, mais comme objectif concret.

Au contraire, depuis Maastricht, l’Europe a commencé à se déliter. La maison est devenu de plus en plus grande et donc de plus en plus bancale et fragile. On a ajouté des morceaux et des morceaux alors que les fondations ne le permettaient pas.

CV’est ainsi que les hommes politiques s’en sont remis dans l’urgence à une Europe à deux vitesses ou, comme Wolfgang Schäuble et Karl Lamers en 1994, à un noyau dur ambitieux que les plus lents devraient suivre un jour.

C’était déjà un signe de faiblesse, et c’est depuis devenu une réalité : l’ouverture des frontières, symbolisée par le nom de cette petite bourgade vinicole du Luxembourg, Schengen, ne concernait au début que huit pays ; l’euro divise ceux qui l’ont de ce ceux qui ne l’ont pas. L’Europe potentiellement forte est devenue un monstre bureaucratique et une construction de guingois. La nouvelle politique extérieure commune n’y change rien. Elle ne donne pas l’Europe « le » numéro de téléphone que souhaitait jadis Kissinger, mais elle en ajoute de nouveaux à ceux qui existaient déjà.

La Constitution a échoué, depuis c’est la descente aux enfers

Joschka Fischer, l’Européen le plus convaincu après Helmut Kohl, a essayé, il y a exactement dix ans, avec son discours sur les finalités de l’Europe, a remis les choses dans le droit chemin. Ce discours, qui contient nécessairement beaucoup de circonlocutions, mérite d’être relu – c’est un triste document de l’histoire européenne.

Comme une étape vers la réalisation de l’union politique, Fischer appelait un nouveau traité « le noyau d’une constitution fédérale ». Sur la base de ce traité, la Fédération aurait pu « se donner ses propres institutions, un gouvernement qui, sur les questions les plus nombreuses, aurait pu parler d’une seule voix au nom des membres du groupe, un Parlement fort, un président élu directement. Un tel centre de gravité aurait été l’avant-garde, la locomotive pour la réalisation de l’intégration politique et compris déjà des éléments de la future fédération.

Cette tentative de donner à l’Europe une constitution a échoué à Lisbonne. Depuis l’Europe s’enfonce. Au lieu de créer une armée commune, l’Europe doit se battre pour garder la monnaie unique. L’Europe pourrait donc disparaître là où elle est née, en Grèce. Le livre de Bill Emmott se lit aujourd’hui comme une prophétie. Soit l’Europe saisit cette crise existentielle comme une chance de surmonter les erreurs du passé, soit cette puissance mondiale potentielle entre dans l’histoire des empires comme le premier qui a disparu avant d’avoir existé.

Il y a des raisons de se faire du souci pour l’Europe. Car l’Europe est mortelle, comme la fille du roi phénicien.