L’Europe se ridiculise à Chypre

Chaque mardi, le point de vue de la rédaction de Boulevard-Extérieur sur un sujet de politique internationale.

Tout faux. L’Europe a tout faux au sujet de Chypre depuis plus d’une dizaine d’années. Son entrée dans l’Union européenne a longtemps été ajournée parce que les Européens n’étaient pas enthousiastes pour intégrer une île divisée entre Chypriotes grecs au sud, et Chypriotes turcs au nord. La division date de 1974 quand, prenant prétexte d’une tentative de putsch à Nicosie, l’armée turque est intervenue au nord. Elle y est toujours.

L’Europe a cédé à la pression de la Grèce au moment du « big bang » qui a élargi l’UE à dix nouveaux membres. Aux huit pays de l’ancien bloc communiste d’Europe de l’Est s’ajoutaient Chypre et Malte. C’était aussi une façon d’équilibrer l’élargissement vers l’est par une petite avancée en direction du sud. Mais surtout Athènes avait menacé de mettre son veto à l’entrée des anciennes démocraties populaires dans l’UE si la République de Chypre (grecque) n’était pas acceptée.

Jusqu’en 2004, les Européens – et l’ensemble de la communauté internationale – avaient misé sur l’attraction représentée par l’adhésion à l’UE pour pousser à un règlement de la division de Chypre. Ils espéraient que le référendum organisé dans les deux parties de l’île sur le plan Annan (du nom du secrétaire général de l’ONU) ouvrirait la voie à un accord. Ils ne pouvaient pas en faire une condition sine qua non du fait du chantage d’Athènes mais ils comptaient sur le fair play des dirigeants chypriotes grecs. Après s’être assuré que l’adhésion de la République de Chypre était acceptée par l’Union européenne, le président Tassos Papadopoulos a invité ses compatriotes à rejeter le plan Annan. Il a été suivi par 75% des Chypriotes grecs alors que les Chypriotes turcs l’acceptaient à 65%. Le tour de passe-passe était réussi. Depuis, les relations entre l’UE et la Turquie sont troublées par le résultat au référendum de 2004. Le différend sur Chypre bloque par exemple l’approfondissement de la coopération entre l’Union européenne et l’OTAN dans le domaine de la défense.

En 2008, Chypre a été acceptée dans la zone euro. C’était sans doute une nouvelle erreur. Certes, l’île remplissait la plupart des critères dits de Maastricht. Sa dette est au-dessous de la barre des 60%, un chiffre que bien des premiers Etats membres de l’euro pourraient lui envier. Mais Chypre présentait d’autres faiblesses. Son économie repose essentiellement sur l’activité bancaire – les dépôts sont trois fois plus importants que le PIB du pays. Et pas n’importe laquelle. Chypre était alors considérée comme une véritable lessiveuse d’argent sale, venant notamment des oligarques russes (plus de 20 milliards d’euros sur un total de 80 milliards). Le gouvernement chypriote a été fermement invité à mettre de l’ordre. Ce qu’il a promis de faire. Il a même pris les dispositions législatives pour mettre de l’ordre dans ses banques.

Toutefois, il n’est pas certain que les contrôleurs européens aient été très regardants sur l’application de ces mesures d’assainissement. Toujours est-il que le nouveau président de Chypre, le conservateur Nicos Anastasiades, est maintenant pris en tenaille entre les petits épargnants chypriotes qui ne veulent légitimement pas que leur épargne soit taxée, et les déposants russes qui dénoncent une « spoliation ». Comme son prédécesseur communiste, il espère un prêt de Moscou de plusieurs milliards de dollars pour sortir de la crise. Il n’a donc pas intérêt à fâcher Anastasiades qui se dit scandalisé par les exigences européennes.

La tragi-comédie européenne n’est pas terminée. Après avoir voulu taxer tous les comptes ouverts à Chypre – à la demande, dit-on, du président Anastasiades –, l’eurogroupe est revenu en moins de deux jours sur sa décision, pour « épargner les épargnants ». Même cet assouplissement a été refusé par les députés chypriotes. Pour l’Europe, tout est à recommencer, dans des conditions de plus en plus difficiles. Triste spectacle.