L’ « entreprise Italie » évolue d’un extrême à l’autre. C’est un grand pays avec des gens superbes dans tous les domaines, pas seulement dans le monde de l’entreprise. Le point faible de l’Italie, c’est qu’elle risque de devenir un pays du « do-it-yourself » dans lequel tout le monde s’occupe de ses petites affaires sans s’occuper du reste. Le reste, c’est l’Etat, qui est trop lourd, trop compliqué, trop cher, trop lent –un handicap fatal dans la compétition globale. Comment l’Italie veut-elle rester au niveau avec un système si inefficace, tant sur le plan fiscal ou juridique ou sur le plan des infrastructures ? Nous avons les professeurs d’université les plus vieux de toute l’Europe. Il m’est arrivé de dire, sur le ton de la provocation : nous avons les Italiens mais, si nous ne prenons pas garde, nous n’aurons bientôt plus d’Italie.
Je rêve d’une Italie qui réussirait à réinventer une solidarité sociale à travers un système où nous aurions plus de concurrence, plus de performance et plus d’innovation.
Depuis douze ans à peu près, notre croissance est la plus faible d’Europe. Pourquoi ? On ne peut pas dire qu’il n’y a pas quantité de gens compétents et d’entreprises compétitives dans ce pays ! Le problème, c’est que nous n’avons jamais été capables de prendre des décisions de fond, parce que nous n’avons jamais été véritablement gouvernés. L’Italie se trouve toujours au milieu du gué, sans jamais réussir à passer de l’autre côté. Nous avons besoin d’une vaste réforme de l’Etat sans laquelle nous ne serons jamais compétitifs. A quoi s’ajoute une classe politique dont une partie ne pense qu’aux élections et aux moyens de les gagner.
Alitalia v/s Lufthansa
En Amérique c’est différent : là-bas, on a le sens de la concurrence, mais aussi le sens de l’Etat et de la famille, les enjeux liés à la formation sont prioritaires… aux Etats-Unis, tout le monde peut aboutir à quelque chose. En Italie, si on naît pauvre, on mourra certainement pauvre aussi. Prenez d’autres exemples en Europe. En seulement trois ans, Tony Blair a mis en œuvre des réformes courageuses et il a su éviter de faire ce qu’on fait tout le temps en Italie, à savoir annuler les résultats obtenus par le gouvernement précédent. La France a Sarkozy. Pendant les trois dernières années de Chirac, la France était paralysée, éteinte, indécise, immobile. Certes, on ne sait pas encore si Sarkozy est capable d’amener un vrai tournant, mais il a déjà réussi à changer le climat dans son pays. Quant à Angela Merkel, dont personne n’avait entendu parler avant son arrivée au pouvoir, elle a réussi à se tailler une vraie dimension internationale en très peu de temps.
La machine ne fonctionne plus. Les rouages sont grippés. Même les coalitions qui semblent stables sont paralysées par les vetos à répétition et le jeu des intérêts particuliers. On arrive au paradoxe qui fait qu’un gouvernement de droite augmente les dépenses publiques en ne faisant rien ou presque pour libéraliser le marché. La vérité, c’est que nous n’avons pas effectué de réformes de structures, à l’exception d’une réforme du marché du travail entamée par un gouvernement de centre-gauche et achevée par un gouvernement de centre-droit.
Comment est-il possible que l’Italie ait encore un gouvernement de centre-gauche avec deux partis communistes ? Je ne sais pas s’il existe encore des partis communistes en Europe, mais en Italie nous en avons deux, et les deux sont au pouvoir ! Quel pays plein de paradoxes !
La quasi-faillite d’Alitalia est un scandale, dont sont responsables tous les gouvernements de droite ou de gauche en Italie. Quand on pense que nous sommes un pays de tourisme et d’exportations, il est bien triste de voir à quel point des destinations comme l’Inde ou encore le Kazakhstan sont difficiles à joindre à partir de l’Italie. Avec la Lufthansa, vous avez des vols directs pour n’importe quelle destination.
Payer ses impôts !
Ce dont l’Italie a besoin de la manière la plus urgente, c’est d’une réforme du système électoral. Comment est-il possible qu’un électeur italien ne puisse pas décider du député qu’il envoie au parlement ? Si nous parlons de concurrence et de démocratie, le plus important serait de ne pas avoir des listes imposées et verrouillées à l’avance. Le fossé entre la population et la politique ne cesse de se creuser. Un autre point important : les impôts. J’ai toujours dit (y compris en ma qualité de président de la Confindustria, devant des entrepreneurs italiens), que nous devons payer nos impôts ! D’accord pour en payer moins, mais payons-les ! La fraude fiscale, c’est du vol ! Quand j’ai dit ça devant des entrepreneurs de la Confindustria, on m’a applaudi à tout rompre, personne ne m’a hué. La conscience citoyenne est en train de se réveiller en Italie. Des entrepreneurs siciliens ont porté plainte contre le racket dont ils sont l’objet. Il y a encore cinq ans, on trouvait encore des entrepreneurs siciliens qui disaient publiquement que « s’ils ne payaient pas, ils ne pouvaient pas travailler ». Notre société est en plein changement, croyez-moi. Malheureusement, l’Italie semble toujours avoir besoin d’un traumatisme pour bouger : après l’opération « Mani Pulite » ou la fin de la Seconde guerre mondiale, une nouvelle classe politique a ainsi pu émerger.
Une demande de réformes
Mais on observe quand même en Italie une croissance considérable venue des entreprises, sans qu’aucune réforme digne de ce nom n’ait été mise en œuvre. Il y a encore trois ans, en 2005, la croissance italienne était égale à zéro ! Depuis, nos entreprises ont retroussé les manches et ont changé leur stratégie. C’est une croissance sélective : beaucoup d’entreprises ont fait faillite, mais d’autres ont connu un changement de génération, comme Fiat ou encore beaucoup d’autres encore, qui prouvent que le savoir-faire et l’intelligence peuvent conduire au succès, y compris en Italie.
L’autre point positif, c’est que le pays exprime une demande criante de réformes. Qu’il s’agisse des interventions de Beppe Grillo [le roi de la satire politique italienne, NDLR] ou de l’attitude de personnalités du monde de l’économie qui dénoncent la corruption et la fraude fiscale, ou bien encore du mouvement anti-mafia Ragazzi di Locri en Calabre, il y a beaucoup d’exemples qui indiquent une remontée du sens de l’intérêt général dans notre pays. En face de cela, on a une classe politique rétive au changement qui, si elle ne change pas, sera jetée dehors.
