Dans la Russie d’aujourd’hui, le scrutin présidentiel est une élection « Canada Dry ». Il a la couleur d’une élection, le goût d’une élection, mais ce n’est pas une élection. Le choix n’est pas fait par les citoyens mais concocté dans les coulisses par un cénacle qui n’a de comptes à rendre à personne. Il en allait de même du temps de l’Union soviétique. Le nouveau dirigeant était sélectionné pour sa capacité à conserver le système en garantissant les privilèges des clans et en maintenant l’équilibre entre eux.
Selon toute apparence, Dmitri Medvedev répond à cette définition. Il arrive cependant qu’il y ait erreur sur la personne ou qu’un des clans ait un agenda caché. C’est ce qui s’est passé en 1985 quand le bureau politique du PCUS a désigné Mikhaïl Gorbatchev pour succéder à Constantin Tchernenko. Une partie des membres des forces de sécurité (les siloviki) et les réformateurs comptaient sur Gorbatchev pour moderniser le régime. Seul un apparatchik avait une chance d’accéder au pouvoir suprême d’où il pourrait impulser les réformes nécessaires.
Le parallèle avec la situation actuelle est frappant. Medvedev aussi est un enfant du système Poutine et cette caractéristique était une condition sine qua non à sa désignation. On ne peut cependant exclure que, comme Gorbatchev, il ait été choisi, y compris par son mentor, pour transformer un mode de gouvernement qui correspond à une période donnée du développement de la Russie mais qui est inadapté à une modernisation en profondeur.
Poutine, c’était l’autoritarisme plus la rente énergétique. La Russie de la classe moyenne globalisée a besoin d’une société civile autonome, d’une économie diversifiée et de la libre expression de ses citoyens. Elle a également besoin d’une politique étrangère qui n’aille pas à l’encontre de ses intérêts fondamentaux, comme l’ont souligné récemment plusieurs ministres « libéraux ». En nommant Medvedev, Poutine a-t-il voulu créer un rempart contre les changements souhaitables ou a-t-il au contraire sciemment promu l’artisan d’une transformation qu’il sait inéluctable, faute de quoi la Russie serait renvoyée vers le chaos ou l’obscurantisme ?
Il faudra du temps, quelques années peut-être, pour être en mesure de répondre avec certitude à cette question. Ici aussi, la référence à Gorbatchev est instructive. Le secrétaire général d’alors avait mis plusieurs années avant de pouvoir placer ses hommes aux postes stratégiques et développer sa politique. Il avait dû constamment passer des compromis avec ses adversaires pour tenter de sauver l’essentiel de son projet. Dans ses tournées qui ressemblaient plus à conférences qu’à des campagnes électorales, Medvedev a déjà pris ses distances vis-à-vis de son prédécesseur.
Libre de toute attache guébiste, il a le profit du technocrate moderne. Dans un premier temps, il sera sous la surveillance de Poutine, garant de la continuité au poste de premier ministre. S’il veut s’émanciper de cette encombrante tutelle, il devra créer un rapport de forces qui lui permette, comme la Constitution russe lui en donne le droit, de changer de chef de gouvernement.
Où trouvera-t-il des alliés ? Dans l’administration du Kremlin, chez certains siloviki, dans le parti Russie unie, dont Poutine a fait sa chose mais qui est avant tout le parti du président, et le président ce sera lui, Dmitri Medvedev ? Ou encore dans cette frange moderne de la société russe qui ne voudrait pas se laisser dépouiller des libertés conquises ? Ce serait une première. Un grand pas vers la démocratie que Gorbatchev avait hésité à tenter et qu’il avait seulement franchi à reculons, laissant le champ libre d’abord à des putschistes d’opérette puis à Boris Eltsine.
Cette approche de la présidentielle russe présente deux risques. D’abord celui de l’échec. Tout en créditant Dmitri Medvedev de bonnes intentions, on ne peut s’empêcher d’être effrayé par les obstacles qu’il trouverait sur sa route s’il lui venait à l’idée de se lancer dans la voie décrite ci-dessus. Gorbatchev avant lui avait échoué à moderniser un système auquel il ne fallait pas toucher sous peine d’effondrement. Son échec fut son plus grand succès historique parce que ses réformes avortées signèrent la fin du communisme. Le second risque est celui de l’erreur. Medvedev se révèlera peut-être une simple doublure de Poutine, qui continuera à tirer les ficelles dans les coulisses. L’histoire apprend cependant à se méfier des papes de transition.
