L’enjeu stratégique des biotechnologies : la suprématie américaine contestée par les pays émergents

La conférence BIO 2012 s’est tenue, au mois de juin, à Boston (Massachussetts), la capitale mondiale des Biotechnologies. Organisées par BIO, l’association nord-américaine des biotechnologies, les conventions internationales des biotechnologies rassemblent tous les ans dans une ville différente les acteurs industriels, politiques, scientifiques, techniques, économiques des domaines concernés : santé, agriculture, finances, aménagement des territoires, etc. etc…
Les biotechnologies de 3ème génération sont apparues à la fin des années 1970 avec le « génie génétique ».
Le maire de Boston, Thomas Menino et le gouverneur de l’Etat, Patrick Duval, ont rappelé leur soutien aux sciences de la vie. Plusieurs hommes politiques américains sont intervenus, notamment les anciens secrétaires au Trésor, Robert Dublin et Henry Paulson, qui ont montré que, quels que soient l’Administration et le président, la majorité au Sénat et à la Chambre des représentants, tous soutiennent la bio économie. Daniel Pardo, directeur de recherche au CNRS, était à Boston pour Boulevard-Extérieur.

S’il est quasiment impossible de faire une synthèse des 2500 réunions d’une manifestation qui a regroupé 17 500 participants venant de 58 pays et représentant 2900 sociétés, du 17 au 21 juin, sur les bords de Charles River, nous avons noté quelques temps forts, des tendances et des défis.

Pharma are back to School

« Can we innovate in an auster world ? » Si les avancées scientifiques et technologiques sont au rendez-vous notamment en thérapie génique, en médecine régénérative, en génomique, les défis sont toujours aussi prégnants : maladies chroniques, santé et vieillissement, dans un climat où les crises ne s’atténuent pas.
La réduction des investissements en recherche et développement, tant dans le secteur public que dans le secteur privé, sont des constantes aux Etats-Unis, en Europe et au Japon. Les réponses adoptées par les grands groupes pharmaceutiques consistent d’une part à délocaliser les centres de recherche en Chine et en Russie[1] (ce qui entraîne des réductions de coût de la R&D) et d’autre part à établir des alliances avec le secteur public.

« Pharma are back to School », comme l’illustre l’accroissement des accords entre industrie et enseignement ces deux dernières années. Partage des compétences, des coûts, des risques et des bénéfices est un « business model » qui se met en place pour répondre aux contraintes économiques. Sanofi et les Laboratoires Pierre Fabre l’ont adopté dans un environnement où universités et centres de recherche du secteur public sont mis en concurrence. Ce climat donne lieu à des compétitions qui peuvent tourner au grotesque entre technopoles et clusters d’un même pays voire d’une même région…. d’Europe sous l’œil amusé des Américains et des pays dits émergents.

L’émergence des BRICS et de CIVET

Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud) sont devenus des acteurs majeurs des biotechnologies et parmi eux, la Chine et le Brésil sont amenés à devenir les leaders mondiaux à moyen terme.
Outre le poids de leur économie et leur croissance soutenues, ces pays sont riches de matières premières agricoles et de ressources intellectuelles, deux facteurs clés en biotechnologie.
La gestion de la diaspora chinoise, une stratégie adoptée par la Chine il y a vingt ans, porte ses fruits :
Le Dr Baoping Wang est aujourd’hui Président de Novo Nordisk en Chine, leader mondial des enzymes industrielles et acteurs majeurs dans la Pharma . Diplômé de l’Université de Shanghai en 1982, obtenant son PhD dans l’université du Minnesota en 1990, il a poursuivi ses recherches à la prestigieuse Harvard Medical School en Immunologie. C’est en 1998 qu’il rejoint la division Pharma du groupe Novo Nordisk en Chine .Vice-président en 2007, il en devient le Président en 2011.
Le Dr George Li est un « chercheur entrepreneur ». Son parcours ressemble, par certains aspects, à celui du Dr Baoping Wang. Diplômé en Chine, George Li a décidé de parfaire sa formation aux Etats-Unis par un MBA afin de créer son entreprise dans son pays. Muni d’un MBA de Harvard Business School, il a rejoint l’industrie aux Etats-Unis avant de rentrer en Chine en 1998. Son séjour américain lui a permis d’enrichir son réseau dans la diaspora et de se faire remarquer par les autorités chinoises qui l’ont chargé de piloter un groupe de travail sur le développement des parcs technologiques dédiés aux biotechnologies….Aujourd’hui, il est à la tête de l’un d’entre eux à Wuhan et de l’entreprise « biobridge » lien dynamique entre la diaspora et la mère patrie.

Les CIVET désignent des pays émergents les atouts ont pu être mesurés lors de BIO 2012. Parmi les CIVET, la Colombie, l’Indonésie, et le Vietnam bénéficient d’un environnement où la biodiversité est d’une grande richesse. L’Egypte et la Turquie marquent l’émergence de pays musulmans qui disposent d’une diaspora de très haut niveau et d’accès à des fonds d’investissement. La société MS Pharma, créée en 2010 avec des fonds jordaniens, dispose d’activités de Recherche et Développement en Algérie et au Maroc et d’antennes dans le monde arabe.

L’initiative du Schleswig-Holstein

La suprématie actuelle des Etats Unis pourrait donc être remise en cause dans les dix prochaines années même si les stratégies mise en œuvre par les grands groupes, alliances et délocalisations notamment, devraient ralentir ce processus.
Dans un tel paysage, l’Europe présente de nombreux handicaps. L’absence d’une présence unifiée malgré les efforts de la Commission et d’Europabio (l’équivalent de BIO) et les rivalités entre régions et villes, représentées dans des pavillons souvent très éloignés les uns des autres, donne une impression de cacophonie.
Dans ce contexte, l’initiative prise par Norgenta de la région du Schleswig-Holstein en Allemagne d’organiser une table ronde sur les biotechnologies marines a été très remarquée et remarquable. Des Européens (dont Capbiotek Bretagne), des Japonais (JBA), des Américains (BIO) se sont retrouvés pour échanger sur les stratégies mises en œuvre pour la valorisation des ressources marines. Modestement, cette réunion, qui était comme un écho à RIO 2012, était encourageante.

[1] Merck en Chine, Astra Zeneca en Russie, Bayer en créant une JV en Russie avec Yunona Holding ; précédés par l’alliance du japonais Ajinomoto et du russe Genetika sans oublier Genencor et Novo Nordisk en Chine.

Liens : http://convention.bio.org/
http://www.burrillreport.com/staging/article-the_july_2012_issue_of_the_burrill_report.html
Jiangyin Bridgebiopark Website:http://www.biobridgepark.com
Wuhan Biolake website : http://www.biolake.org