L’idée d’Occident malmenée par la crise

La COFACE a réuni, le lundi 16 janvier à Paris, plus de 600 participants du monde des affaires, notamment des exportateurs, des banquiers, et des économistes, pour parler de la mondialisation. Trois jours après l’annonce de la dégradation de la note de la France par l’agence Standard and Poors, les participants ne pouvaient ignorer l’actualité.

Le ministre français des finances, François Baroin a relativisé la "catastrophe" attendue. Les Etats-Unis ont perdu leur triple A il y a plusieurs mois, a-t-il argumenté, et leur économie se porte légèrement mieux. Les places boursières ont peu réagi à l’annonce touchant la France et plusieurs autres pays de la zone euro. Le système bancaire français est solide. En Europe, des banques ont des problèmes de liquidité et d’autres avec des problèmes de solvabilité. Si ce n’est pas le cas de la France, une convergence des politiques fiscales n’en est pas moins nécessaire. Le programme d’action du gouvernement est en cours, a ajouté le ministre, et il n’est pas facile à mettre en place. Mais l’action vaut mieux que l’immobilisme, même si parfois il y a des "ratés" et s’il faut corriger le tir. La réduction des déficits et la résorption des faiblesses structurelles comme la réduction des charges pesant sur le travail, sont inéluctables, selon François Baroin.

Redistribution des cartes


L’ancien ministre des affaires étrangères du gouvernement socialiste de Lionel Jospin (1999-2002), Hubert Védrine, a brillamment présenté son analyse de la configuration géopolitique actuelle. On assiste, a-t-il dit, à une redistribution des cartes dramatique depuis la chute du mur de Berlin. Ceux qu’il est convenu d’appeler les "Occidentaux" (Européens et Américains) ont beaucoup perdu de temps, en imaginant une continuation de leur domination sur le monde. Domination intellectuelle et idéologique illustrée par le thème de la « fin de l’histoire », chère à Francis Fukuiyama, après la disparition de l’Union soviétique. Les Occidentaux ont alors pensé que le monde entier allait se convertir à l’économie de marché et à la « démocratie McDo". C’était l’image employée par l’éditorialiste du New York Times Thomas Friedman. En réalité, les vieilles puissances industrielles ne sont pas face à des marchés émergents, mais à des puissances émergentes. La création du G20, une bonne chose en soi, a reconnu Hubert Védrine, en est un aveu tardif.
On parle de la puissance des BRICs (Brésil, Russie, Inde, Chine), auxquels il faudrait sans doute ajouter l’Afrique du sud. Il leur arrive d’être unis dans la contestation, de la composition du Conseil de sécurité où les Etats ayant un droit de veto sont les vainqueurs de la Deuxième guerre mondiale, ou du partage du pouvoir au sein du FMI, etc. Mais c’est le plus souvent une entente négative qui ne rend pas compte de leurs handicaps et surtout de leurs différences. Pour construire une autoroute, il faut moins d’un an, en Chine. En Inde, il faut huit ans… de débats. La Russie est plutôt un pays "surnageant" qu’un pays émergent. L’URSS était une des deux grandes puissances mondiales jusqu’en 1989.
Si on regarde vers l’avenir, a poursuivi Hubert Védrine, on peut argumenter que nous arrivons a la fin de la décennie triomphale des Grands Emergents. On sous-estime les capacités de rebond de l’Occident. L’Amérique continue d’être inégalable dans l’innovation technique dans la sphère de l’internet et de la communication. Elle est aussi championne des dépenses militaires.
L’Europe doit mener à bien l’assainissement indispensable de ses finances, mais elle peut redémarrer sur des nouvelles bases en mettant l’accent sur les activités écologiques. Contrairement à ce que pensent certains, l’Europe ne peut pas devenir une grande Suisse, puissance économique repliée sur elle-même qui refuse d’assumer des responsabilités mondiales. Parce que le monde qui n’est pas un ilôt de stabilité, ne la laissera pas s’endormir. Il faut que les "Occidentaux" coordonnent mieux leurs politiques. Qu’ils soient plus compétitifs. Qu’ils ne laissent pas le champ libre aux Grands Emergents. Nous traversons une période d’incertitude qui promet d’être longue. Il n’y aura pas avant longtemps de gouvernement mondial, si tant est qu’il voit le jour et que ce soit souhaitable. Les Occidentaux doivent être lucides, ne pas désespérer et surtout ils doivent être ambitieux, économiquement. Une meilleure régulation mondiale du capitalisme devrait être une stratégie durable. L’Europe pourrait trouver plus de synergie avec l’Amérique. Il faut briser les systèmes binaires.
Dans ce contexte géopolitique, le colloque était divisé en trois parties : pays avancés victimes de leur dettes publiques ; les BRICS peuvent-ils sauver la croissance mondiale ? Quid des autres émergents - Turquie, Mexique, Afrique du Sud, Nigeria, éventuellement monde arabe après le « printemps » ? 

Un manque de leadership

Angel Gurria, secrétaire général de l’OCDE a tracé un panorama sobre. L’année 2012 sera-t-elle celle de la rechute ? Les taux de croissance sont en baisse. Nous avons tous les éléments du "perfect storm" — risques de faillites bancaires, contexte économique mondial atone, etc. L’Europe est la région la plus affectée. Il faut restaurer la confiance. Plutôt que de subventionner les "biens publics", il vaudrait mieux taxer les "maux publics" (émissions de gaz carbone, par exemple). L’Allemagne et la France ont fait des efforts considérables ces deux ou trois dernières années pour réduire la fraude fiscale, les niches, etc. Mais la croissance des dernières années n’a pas eu l’effet escompté. Les inégalités sociales et le chômage, surtout celui des jeunes, vont laisser des séquelles graves. Plus que jamais, il faut de l’action politique et du "leadership". Plus facile à dire qu’à faire.
Les problèmes de l’Europe ne peuvent pas uniquement être résolus par de la discipline budgétaire. Il faut aussi améliorer la productivité et la compétitivité. L’armateur grec Nicos Vernicos a expliqué la situation de son pays après deux ans d’intervention de la "troika" (Commission de Bruxelles, Banque centrale européenne, FMI). Le peuple grec comprend mal ce qui se passe. Il a l’impression qu’on joue un jeu de Poker menteur géant avec le sud de l’Europe, et qu’il en est la victime. La Grèce consacre 5 à 6 % de son PIB aux dépenses militaires, à cause de son différend avec la Turquie, en achetant des sous-marins à l’Allemagne et des avions à la France. La plupart des pays européens dépensent moins de 2% de leur PIB pour leur défense. Autrement dit, les dépenses militaires grecques creusent le déficit budgétaire mais profitent aux grands pays européens qui, dans le même temps, exigent d’Athènes des coupes claires dans les dépenses sociales.

A long terme, la croissance

D’après Patrick Artus, de Natixis, d’une façon générale, ce que disent les agences de notation, c’est que le problème majeur est la croissance à long terme. La Grèce a un problème de solvabilité. L’Italie et l’Espagne ont des problèmes de liquidité. L’Italie est un des seuls pays industrialisés d’Europe qui bénéficieraient d’une dévaluation.
Max Otte, de l’université de Graz, a insisté sur le fait que la crise a commencé aux Etats-Unis en 2007 et que les agences de notation font partie d’un monopole anglo-saxon qui s’attaque à l’Europe continentale. D’après lui, la solution à la crise passe par un "mix" d’austérité, d’inflation et d’annulation des dettes. Jean-Louis Bourlanges, professeur à Sciences Po, ancien député européen, a soutenu que l’Europe souffrait d’un "déficit d’affection" de la part des hommes politiques. Aznar, Berlusconi, Chirac, Schroeder étaient tous des Eurosceptiques..

Conclusion, il y a des problèmes, mais il y a des solutions. Le danger, c’est le "business as usual", ou plutôt les "politics as usual". La situation exige plus d’audace, de volonté et de coordination entre les grands pays, notamment entre les Occidentaux.