La Chine, le secret et la rumeur

Le scenario était soigneusement écrit. Au Congrès du Parti communiste chinois (plus de 80 millions de membres) à l’automne de cette année, Xi Jinping devait succéder à Hu Jintao comme chef du PCC avant de le remplacer, l’année suivante, comme président de l’Etat chinois. En même temps, le Premier ministre Wen Jiabao devait céder sa place à Li Keqiang. La transition entre deux équipes et deux générations devait se faire dans la douceur. Le souci principal des dignitaires chinois est la stabilité, leur hantise, l’improvisation.
Les dirigeants de la deuxième puissance économique du monde sont aussi à la tête d’un parti unique qui a hérité le fonctionnement bureaucratique de la période communiste. S’ils ont limité à deux mandats successifs leur présence au sommet du parti et de l’Etat, ils n’ont pas abandonné la pratique de la cooptation et l’obsession du secret.
Tout devait donc être écrit d’avance. Il restait seulement une petite incertitude sur deux postes dans le comité permanent du bureau politique du PCC qui en compte neuf. Ce comité permanent est le véritable gouvernement collégial de la Chine. Une des questions portait sur la présence dans cet aréopage de Bo Xilai, le chef charismatique de la ville-province de Chongqing (32 millions d’habitants). Comme Xi Jinping, Bo Xilai est un « prince », comme on appelle à Pékin les enfants des premiers compagnons de Mao Zedong. Son père Bo Yibo aurait joué un rôle décisif dans la décision de réduire par la force les manifestations de Tien Anmen en 1989. Ancien ministre du commerce extérieur, Bo Xilai s’est rendu célèbre dans sa ville de Chongqing en luttant contre la corruption par des moyens plus ou moins légaux et en réhabilitant les « chansons rouges », ces chants révolutionnaires que les habitants sont invités à reprendre en chœur dans les parcs municipaux.
Bo Xilai a été limogé du jour au lendemain, la semaine dernière et remplacé par un bureaucrate couleur passe-muraille. Que lui a-t-on reproché ? Les hypothèses vont bon train. Pour les uns, il est victime de son « néomaoïsme » ou de ses méthodes expéditives, pour d’autres de son ambition démesurée ou de la « trahison » du chef de la police de Chongqing qui, en janvier, s’est brièvement refugié dans un consulat américain. Il est aussi possible qu’il ait perdu une bataille politique contre les « modernistes » menés par le secrétaire de la région de Canton.
Le sort de Bo Xilai est inconnu. Est-il assigné à résidence dans un quartier chic de Pékin ou a-t-il été liquidé ? Les rumeurs vont bon train. Des bruits de putsch ont même parcouru la capitale chinoise après que des blogueurs aient cru entendre des coups de feu à Zhongnanhai, la résidence secrète des dirigeants chinois.
C’est le paradoxe de la situation. L’absence de transparence sans parler de procédures démocratiques entre en collision directe avec le développement des nouveaux médias. 500 millions d’internautes et 200 millions de mini-blogueurs en Chine. Les informations et les rumeurs circulent à grande vitesse sur le weibo, le twitter chinois. Les censeurs sévissent mais n’arrivent pas à arrêter le flux. Même le journal Global Times est obligé de reconnaître les faiblesses de la politique officielle : « Toute la Chine attend que le Parti s’exprime. Plus vite on entendra une voix autorisée, plus la société sera au clair et plus le public pourra se sentir en sécurité. »
Conscient de cette contradiction grandissante, le Premier ministre sortant Wen Jiabao a plaidé pour la enième fois en faveur de réformes politiques. Il a même mis en garde contre une répétition de la Révolution culturelle si ces réformes ne sont pas menées à bien. Mais il semble prêcher dans le désert. Les sortants n’ont plus le pouvoir d’innover ; les futurs dirigeants ne veulent pas courir le risque de l’originalité. Pendant ce temps, le contraste entre une société en mouvement et une direction politique pétrifiée devient de plus en plus explosif.