Vu de Paris, le tort des Etats-membres de l’UE d’Europe centrale, balte et orientale serait de pas vouloir, ou pouvoir, tourner vis-à-vis de la Russie la page des contentieux historiques, voire de fonder leur attitude à l’égard de la Russie d’aujourd’hui sur leurs expériences –le plus souvent tragiques- avec l’URSS d’hier, et d’entraîner de ce fait l’UE sur la pente d’une relation de plus en plus tendue avec la Russie, alors qu’avec cette dernière le réalisme, pour ne pas dire la Realpolitik, dicterait le dialogue et l’engagement. Le blocage pendant un an et demi de l’adoption du mandat interne de négociation du futur accord UE-Russie, qui doit (devait ?) remplacer l’accord de partenariat et de coopération de 1997, d’abord par la Pologne, puis par la Lituanie, a ainsi été imputé à Paris à l’incapacité de ces pays à surmonter leurs sentiments anti-russes issus du passé et qu’ils importaient dans l’UE. Les raisons par eux invoquées, comme la fermeture par la Russie de l’oléoduc Baltic Pipeline System qui alimentait la raffinerie lituanienne de Mazeikiu Nafta, dès lors que la Lituanie avait eu l’aplomb de vendre celle-ci au groupe polonais Orken plutôt qu’au russe Lukoil, ont été passées sous silence ou minorées (1).
Le modèle franco-allemand
La leçon qui leur faite, et le modèle qu’on les invite à suivre, est celui de la réconciliation franco-allemande après 1945, qui mit fin à près d’un siècle de confrontation ayant engendré trois conflits majeurs, dont deux déflagrations mondiales.
On glissera rapidement sur le constat de ce que les promoteurs de ce concept de « fin de l’histoire » à l’échelon européen étaient les premiers à s’insurger, durant les années 1990, contre la notion de fin de l’histoire à l’échelon mondial avancée par Francis Fukuyama (probablement parce qu’il s’agissait d’une fin américaine de l’histoire), à laquelle ils crurent trouver une antidote dans le très contestable concept de monde multipolaire. On évitera aussi de rappeler que la politique étrangère de la France a été profondément marquée par des lignes de force historiques jusqu’à une période fort récente : la politique catastrophique conduite au Rwanda en 1992-93 à l’instigation de François Mitterrand, par exemple, tenait beaucoup à la perception d’une mainmise anglo-saxonne sur la région des Grands Lacs dont la source doit être recherchée dans la politique coloniale française du XIXème siècle.
Réconcilitation unilatérale
En revanche, la comparaison entre la réconciliation franco-allemande de l’après-guerre et celle que Paris invite implicitement ses partenaires d’Europe centrale et orientale à mettre en œuvre avec la Russie de M. Poutine mérite quelques commentaires. La principale caractéristique de la réconciliation franco-allemande des années 1950 a été son caractère complètement unilatéral. La France, se drapant dans son double statut de victime (en 1940) et de vainqueur (en 1945), et jetant ce qui s’était passé entre dans un oubli profond, s’est exonérée de toute responsabilité, qu’il s’agisse des conséquences du traité de Versailles voulu par elle sur le développement de la démocratie allemande durant la République en Weimar, ou, en sens inverse, de l’encouragement objectif au IIIème Reich que représenta sa propre faiblesse constante durant les années 1930.
La charge de la réconciliation a donc entièrement reposé sur l’Allemagne. Or celle-ci a remarquablement « joué le jeu ». Elle y a certes été « aidée » par sa division, par les prescriptions des Alliés présents militairement sur son territoire, et qui prirent directement en charge certains aspects les plus difficiles de l’apurement du passé (les tribunaux militaires internationaux de Nuremberg), et par le sentiment de culpabilité issu de l’énormité des crimes du IIIème Reich. Il n’en reste pas moins que l’Allemagne de la déclaration Schuman, du traité de l’Élysée et de 2008 n’a rien à voir avec celle de 1939. La meilleure preuve en est que la réunification s’est faite par absorption de la RDA dans l’Allemagne occidentale de 1949 et n’a absolument pas ravivé le projet national pangermaniste et agressif de l’Allemagne d’avant 1939. C’est l’Allemagne qui a tourné la page du passé, ce qui a permis la réconciliation avec la France.
La Russie prisonnière de son passé
Or la Russie d’aujourd’hui n’est pas du tout dans le même état d’esprit que l’Allemagne de 1950, 1963 ou 1989. Là où l’Allemagne a vu dans sa défaite militaire de 1945 une libération des démons de son passé, la Russie voit dans sa défaite de 1991, à l’issue de la guerre froide, une humiliation. Là où l’Allemagne a définitivement tourné le dos à son passé impérial, la Russie voit dans l’effondrement de l’URSS « la plus grande catastrophe politique du XXème siècle » (Vladimir Poutine, discours à la Douma d’Etat, 26 avril 2005). Là où l’Allemagne a présenté ses excuses et exprimé sa compassion pour les victimes des actes du IIIème Reich (Willy Brandt à Varsovie, 1970), la Russie poursuit de sa vindicte les États victimes de l’URSS (par exemple l’Estonie et la Lettonie, en les accusant de violer les droits des russophones alors que ces deux pays ont eu l’intelligence de conserver, dans les meilleures conditions politiquement possibles, les populations issues de la colonisation soviétique). Là où l’Allemagne a, même tardivement et incomplètement, poursuivi l’œuvre de justice contre les crimes du régime nazi, la Russie n’a entrepris aucunes poursuites contre les responsables des crimes du régime communiste, glorifie de nouveau Dzerzinksi, et s’est même dotée d’un régime politique dominé par d’anciens membres du KGB, dont Vladimir Poutine lui-même. Elle a par exemple récemment dénoncé comme « provocation » l’intention de l’Union européenne d’organiser des travaux d’experts sur les victimes des régimes communistes, tant elle revendique dorénavant sa filiation avec l’URSS.
Révisionnisme russe
Dans ces conditions, exiger des États-membres de l’UE d’Europe centrale et orientale qu’ils tournent seuls la page de l’histoire était déjà faire preuve d’un sérieux manque de jugement ; depuis le 8 août 2008, c’est de l’aveuglement.
La guerre conduite par la Russie contre la Géorgie depuis le 8 août dernier représente en effet désaveu complet et final, mais pas surprenant, de la théorie de la « fin de l’histoire en Europe ». La Russie de 2008, à l’évidence, n’est pas l’Allemagne de 1949, mais une puissance révisionniste qui n’a pas accepté sa défaite (largement auto-infligée, du fait de son système politique et économique) de la guerre froide, ni la perte de son empire. Si une comparaison historique s’impose dorénavant, c’est plutôt avec l’Allemagne d’après 1918. Si la période Eltsine a été son Weimar, faut-il interpréter l’opération contre la Géorgie, première opération de l’armée russe en-dehors des frontières de 1991, comme l’équivalent de la remilitarisation de la Rhénanie ? L’Anschluß de l’Ukraine et du Belarus est-il la prochaine étape ? La « République moldave de Transinistrie » sera-t-elle le Sudetenland du XIXème siècle ?
Reste maintenant à voir comment la diplomatie française va gérer le « retour de l’histoire » qui résulte de la crise géorgienne. Munich, après tout, est aussi un épisode historique…
Note : (1) : le caractère purement politique du blocus pétrolier imposé par la Russie à la Lituanie ne fait pourtant aucun doute. La société d’État russe Transneft a invoqué, pour justifier la fermeture du pipeline alimentant en pétrole brut russe le site de Mazeikiai, un « défaut technique », alors qu’une autre de ses conduites qui alimente l’Europe occidentale en brut russe, Druzba, comporte plus de 600 défauts identiques ou plus graves en 3000 km …).
