L’ère Poutine, au passage du millénaire, opère un tournant. Celle du retour à l’ordre et d’une restauration économique de grande ampleur : la Russie renoue avec la croissance (6% en moyenne depuis 1999), boostée par les prix du brut. Parallèlement, se dessine, chez elle, une nouvelle posture internationale : au vu d’une Amérique affaiblie par ses aventures en Iran et en Afghanistan, et d’une Europe en repli sur elle-même, elle cherche à jouer un rôle à la mesure de son importance géopolitique. Elle réfute aux Etats-Unis leur statut d’unique hyperpuissance et conclut à l’émergence d’un monde multipolaire, où elle entend tenir son rang. Puissance, indépendance, l’ambition de grandeur va de pair avec sa propre définition de la démocratie, fort éloignée du modèle d’une Europe à laquelle elle dit pourtant appartenir.
Moscou et le monde suivent la géographie de cette forte ambition. En direction des Etats-Unis en premier lieu, avec lesquels, on l’a peut-être oublié, le nouveau maître du Kremlin a pratiqué une politique d’ouverture (surtout après le 11 septembre 2001), laissant espérer à Moscou l’instauration d’un partenariat privilégié : création d’un Conseil OTAN-Russie, entrée au G7, nouvel accord de désarmement (SORT). Mais Anne de Tinguy montre que ses espoirs n’ont pas tardé à être déçus, car à Washington, on relevait de nombreuses faiblesses russes, aux plans politique, économique, militaire, démographique. Dès lors, l’équipe Poutine vivra dans la nostalgie du condominium de l’Arms Control. Comme elle ressent très durement l’intrusion euro-américaine dans son étranger le plus proche, et voit dans le soutien occidental aux révolutions orange une forme d’exportation idéologique de la démocratie - une menace donc. Sans parler de l’installation de bases de missiles américaines en Pologne et en République tchèque. Dès lors le Kremlin, s’estimant agressé, choisira l’affrontement et le discours cassant. Sur le Kosovo, à propos de l’OSCE, et en renonçant à quelques accords de désarmement. Mais, nuance Anne de Tinguy, il « ne semble pas vouloir inscrire son projet de puissance dans un environnement conflictuel ».
Europe, étranger proche, ex-empire, Asie, monde arabo-musulman, l’analyse des auteurs parcourt le vaste espace où la Russie poutinienne « a réussi à imposer l’idée qu’elle était à nouveau un pays qui compte sur la scène internationale » et peut servir de contrepoids dans un monde gagné par la mondialisation. Mais a-t-elle pour autant prouvé sa grandeur ? Anne de Tinguy en doute. Et ce pour plusieurs raisons.
En premier lieu, la Russie de ce début de millénaire n’a toujours pas « digéré » la perte de son ex-empire. Des pays avec lesquels elle peine à ne pas entretenir des rapports dominant-dominé, au lieu de jouer la coopération. Sa relation au monde atlantique et européen n’est guère plus confortable. Elle ne semble pas y trouver sa place, malgré un accès à plusieurs organismes importants (dont le G8). Elle cherche visiblement à « s’imposer en s’opposant », sans proposer de rapport de rechange, plus constructif.
Quant au « dialogue des civilisations » qu’elle propose à ses partenaires asiatiques et islamiques, il est sans cesse démenti, à l’intérieur, par sa politique en Tchétchénie et la xénophobie montante de sa population envers les Caucasiens. Parfois impuissante (Japon), parfois marginalisée (Corée du Nord), elle se signale surtout, dans le monde arabo-musulman, par son ambiguïté, tant dans sa politique israélo-arabe que dans celle qu’elle conduit à l’endroit de l’Iran.
Bref, le retour de la Russie, conclut l’étude, « semble recouvrir un discours dont on ne sait pas toujours s’il est signe de force ou de faiblesse, et une politique souvent dominée par le court terme dans un contexte économique très favorable au pays ».
