La crise des subprimes et les dérives du capitalisme financier

La crise financière déclenchée aux Etats-Unis par l’effondrement du crédit immobilier s’inscrit dans le régime normal du casino financier mondial devenu le cœur du nouveau capitalisme.

Marc Guillaume est professeur à l’Université Paris-Dauphine et membre du Cercle des Economistes. 

La crise provoquée par les crédits immobiliers à risque aux Etats-Unis (subprimes) est exemplaire. Au départ, on trouve des ménages américains peu solvables (et souvent pas solvables du tout). Le système bancaire américain leur a proposé des crédits excessifs, selon une logique de crédit alloué de façon presque automatique. À partir de là, la crise était inéluctable et tout le monde (tous les experts financiers du moins) le savait. Mais sans pouvoir en préciser la date et donc sans pouvoir prévoir qui seraient les perdants et les gagnants de ce jeu financier. Ce qui était sûr en revanche c’est que les ménages américains endettés seraient parmi les perdants !

Quand le marché immobilier s’est retourné, en août 2007, un million de ménages se sont retrouvés en rupture de paiement. Deux autres millions, environ, seront touchés en 2008 et 2009 (20% des emprunteurs subprimes).

Cette crise financière est devenue mondiale car les banques américaines, bien conscientes des risques qu’elles prenaient, ont évidemment cherché à les faire partager à d’autres institutions financières. Elles l’ont fait par « titrisation », c’est-à-dire en incorporant les prêts à risques dans des titres complexes, dont le rendement était élevé et le risque difficile à évaluer avec précision. Le système financier mondial a ainsi été contaminé par des produits douteux mais rentables à court terme, selon un processus tellement compliqué que les acteurs et les institutions de contrôle ne savaient plus le maîtriser complètement.

Jeu de hasard donc, dont seule l’issue finale était prévue. Et jeu trop attractif pour ne pas être joué, car ce n’est pas un jeu à somme nulle : il y a des perdants et des gagnants dans la sphère financière mais le solde est positif puisque les perdants certains sont … les pauvres américains ! Il s’agit en fait d’un vol des plus démunis par le système financier. En revanche, dans cette sphère financière, les perdants trop « ruinés » sont susceptibles d’être sauvés par les États (c’est le cas de la banque Northern Rock au Royaume-Uni), voire par des fonds souverains. Donc, le casino financier est globalement favorable à ses joueurs : la roulette est biaisée en leur faveur et les gros perdants sont traités avec mansuétude.

Réduits à leur essence, les jeux financiers de ce type se ramènent à la famille des jeux interdits de type « boule de neige » : on initie une chaîne dont les initiateurs seront les bénéficiaires et dont les nombreux derniers joueurs seront les perdants quand la chaîne s’arrêtera (et elle ne peut que s’arrêter). Un tel jeu a été introduit en Albanie, sous des formes frustes, lorsque ce pays a découvert les « charmes » du capitalisme, et a engendré des émeutes violentes. La finance mondiale joue à ces jeux mais d’une façon tellement sophistiquée que cela ne suscite désormais plus de mouvements sociaux.

En prenant une large autonomie relativement à l’économie réelle, la monnaie est ainsi devenue autoréférentielle. Des valorisations artificielles nourrissent des bulles, une sorte d’écume qui enveloppe de loin les fondamentaux de l’économie réelle. La crise, programmée, n’est plus véritablement une crise, elle s’inscrit dans le régime normal du casino financier mondial devenu ainsi le cœur du nouveau capitalisme. Ce nouveau régime de l’économie préserve la passion essentielle du capitalisme, la cupidité. Une cupidité réservée aux acteurs financiers, banques, brokers, hedge funds, lesquels souhaitent seulement que les instances mondiales comme la Fed ou la BCE évitent que la crise financière ne débouche sur une crise économique réelle et profonde comme celle de 1929.

Mais rien n’est joué : car la contamination financière ayant touché toutes les banques (américaines, européennes et même certaines banques asiatiques) produit un effet second qu’on appelle le credit crunch  : les banques ne se faisant plus confiance entre elles réduisent le crédit. Même les institutions spécialisées dans la gestion des risques financiers sont alors touchées et certains hedge funds implosent. Au delà du système financier, ce sont les entreprises et même les ménages qui vont subir les conséquences de ces restrictions de crédit. C’est dire que le spectre de la crise véritable n’est nullement écarté.