La démocratie en 2020 ?

Deux universitaires chinois viennent de publier un article dans la revue américaine The Washington Quaterly sous le titre « Pourquoi la Chine se démocratisera ». Yu Liu, professeur de sciences politiques à l’université Tsinghua de Pékin, et Dingding Chen, professeur d’administration publique à l’université de Macao, estiment que vers 2020 la Chine entrera dans un processus de démocratisation. Ils fondent leur optimiste sur quatre arguments : le développement économique, les changements culturels, les tendances au sein de la direction du régime et l’environnement international (www.twq.com).
Lors d’un récent séjour à, Pékin, nous avons rencontré Yu Liu. Au cours de la conversation elle avait mis l’accent sur les incertitudes de la société et des dirigeants chinois.

Yu Liu nous avait donné rendez-vous dans un vaste restaurant d’un complexe moderne, près de l’université Tsinghua. C’est une jeune femme d’une quarantaine d’années qui a fait ses études aux Etats-Unis où elle s’est spécialisée sur la Constitution américaine. A peine installée, elle a commandé pour ses hôtes européens une quantité de plats dans lesquels chacun a pioché volontiers. A la fin du repas, elle a demandé à la serveuse de lui préparer une boîte en plastique avec les restes. Une tendance chinoise qui ressemble beaucoup à une habitude américaine.
Entretemps, elle a précisé que ses étudiants étaient avides de comprendre le fonctionnement du système politique américain. Elle se taille toujours un franc succès en commençant son cours par le premier amendement : « Le Congrès ne fera aucune loi pour conférer un statut institutionnel à une religion, (aucune loi) qui interdise le libre exercice d’une religion, (aucune loi) qui restreigne la liberté d’expression, ni la liberté de la presse, ni le droit des citoyens de se réunir pacifiquement et d’adresser à l’État des pétitions pour obtenir réparation de torts subis (sans risque de punition ou de représailles). » Elle se sent libre dans son université. Si les autorités la surveillent, ils n’en laissent rien paraître. L’expression des idées est libre quand elle ne va pas au-delà d’une prise de position individuelle.
Les Chinois sont fascinés par les Etats-Unis, explique Yu Liu. Ils suivent de près les campagnes électorales de l’autre côté du Pacifique. Pendant ce temps, on ne parle pas de nos dirigeants, ajoute-t-elle. Mais la société change très vite. Une des manifestations les plus spectaculaires est le nombre d’internautes : plus de 500 millions dont près de la moitié tiennent des mini-blogs qui sont très lus et qui font circuler l’information. Cela ne veut pas dire que la réforme politique est pour demain. Mais le Parti communiste est idéologiquement sur la défensive. Il dépense de plus en plus pour la « diplomatie publique » (à l’étranger) afin de tenter d’améliorer l’image du pays. A l’intérieur, il augmente les moyens des services de sécurité qui ont maintenant un budget supérieur à celui de la défense.

L’interdiction du "jasmin"

Ce n’est pas une preuve de confiance en soi mais au contraire d’incertitude, en particulier à un moment où va avoir lieu une relève des principaux dirigeants. Le « printemps arabe » a fait peur au sommet de l’Etat et du PCC, à tel point que le mot « jasmin » a été banni des sites de recherche sur Internet. La chasse aux dissidents s’est intensifiée, suscitée par les mêmes craintes.
Le problème du régime, dit Yu Liu, est de tenir compte de l’évolution de la société, de cette société civile embryonnaire, en lui donnant plus de pouvoir sans pour autant risquer l’effondrement du régime. C’est la quadrature du cercle. Le régime ne peut plus se contenter de miser sur ce que Yu Liu et Dingding Chen appellent la « légitimité du résultat » (performance legitimacy), dans leur article du Washington Quaterly. C’est-à-dire une croissance économique forte qui entraine une hausse générale du niveau de vie. Cette légitimité du résultat est minée par deux phénomènes. D’une part, les aspirations de la classe moyenne ne sont plus seulement économiques. Et d’autre part, les inégalités croissantes, non seulement entre les campagnes et les villes, comme c’était le cas dans le passé, mais au sein même des communautés urbaines, qui drainent plus de la moitié de la population, posent la question du système social et de la redistribution, donc des problèmes politiques.
La démocratie chinoise, que les auteurs appellent de leurs vœux, ne ressemblera pas nécessairement à la démocratie américaine, à laquelle Yu Liu a consacré ses études et son enseignement. Elle a d’autres références, chinoises comme à Taïwan, Hong Kong et même Singapour, ou plus généralement asiatiques, comme en Corée du sud. Elle n’est pas pour demain. Le processus ne sera ni linéaire ni déterministe. Mais si la Chine est un monde en soi, il n’y a aucune raison qu’elle fasse exception.