Le retournement économique actuel nous emmène hors du cadre dans lequel la théorie économique habituelle a l’habitude de travailler.
Ceci marque la fin du régime économique "post 2e guerre mondiale" : au cours des 25 ans qui viennent de s’écouler, les autorités américaines ont autorisé une croissance massive de la dette (interne et externe) mais aussi une détérioration de la compétitivité des biens et services américains sur les marchés mondiaux (autrement dit : une capacité de moins en moins grande à rembourser nos créanciers étrangers).
La source fondamentale de dysharmonie dans l’économie globale est notre endettement étranger et notre compétitivité affaiblie. Un seul de ces éléments suffirait à nous affecter durement. Mais avoir les deux en même temps est fatal.
Ces politiques américaines ont eu pour conséquence de graves distorsions dans les flux globaux de capitaux et de biens. Une large part de l’épargne mondiale a été canalisée vers les Etats-Unis (un argent que nous n’investissons pas mais que nous dépensons), avec pour conséquence absurde le fait que les épargnants des nations les plus pauvres subventionnent la consommation de la nation la plus riche du monde.
Rééquilibrage
La récession actuelle marque le début du « rééquilibrage » annoncé depuis longtemps de l’économie globale, un rééquilibrage dans lequel ces bizarreries disparaîtront avec le retour de schémas plus normaux.
La domination globale des Etats-Unis dépend d’un endettement massif à des taux d’intérêt bas auprès d’un petit nombre de gouvernements, la plupart d’entre eux asiatiques et exportateurs de pétrole, avec aucune certitude sur le « comment » et le « quand » du remboursement de ces prêts.
Pour restaurer les relations économiques normales, il faudra probablement assister à une baisse du dollar bien en-deçà des niveaux que nous avons connus depuis que le président Nixon, en 1971, a mis un terme à la convertibilité du dollar en or (provoquant la grande inflation des années 1970). Le plus grand ajustement devrait être vis-à-vis de la monnaie chinoise (le RMB ou yuan), en dévaluant le dollar à 1 dollar pour 3 yuan ou 1 pour 2 (les estimations des experts varient grandement).
Ceci rendra nos exportations de biens et de services bien plus compétitives, nous permettant de faire rentrer les monnaies étrangères nécessaires pour payer nos créanciers. Ceci renchérira grandement les importations de matières premières (par exemple le pétrole) et de biens (par exemples les jouets et les téléviseurs fabriqués en Chine).
Au final, on parviendra à réduire considérablement notre déficit commercial et notre endettement extérieur. La délocalisation des emplois vers les nations émergentes ralentira à mesure que nos salariés redeviendront plus attractifs pour les employeurs. Les salaires américains ne chuteront pas au niveau de ceux du tiers-monde dans la mesure où les salariés et l’outil industriel américains sont beaucoup plus compétitifs.
Le précédent britannique
Le Royaume-Uni a connu un processus similaire après la 1ère guerre mondiale, processus qui s’est achevé avec l’élection de Margaret Thatcher comme premier ministre en 1979. C’est l’histoire du déclin et de la chute de l’empire britannique. En 1900, le réseau des bases militaires britanniques encerclait la planète. A mesure que les Britanniques s’appauvrirent et que la valeur de la livre chute, ces bases devinrent trop coûteuses et finirent par être un luxe inabordable.
Maintenant c’est notre tour.
Cet ajustement de l’économie américaine pourrait avoir d’autres conséquences que de réduire notre capacité à acheter des bases à l’étranger et à financer des guerres. La pression sur l’économie pourrait forcer une réallocation ou même des réduction des dépenses fédérales. Nous pourrions en rabattre sur l’accroissement de nos dépenses militaires, la nouvelle génération d’avions furtifs ou de navires de guerres, l’accroissement de notre armée, l’occupation permanente de l’Irak et de l’Afghanistan, le bouclier de défense anti-missiles, la « guerre des étoiles » etc. Nous pouvions nous permettre de consacrer 14% de notre PIB à la défense pendant la guerre de Corée, quand nos industries dominaient l’économie globale. Le président Reagan pouvait consacrer 7% du PIB à la défense en ayant recours à un endettement massif. Dans la décennie à venir nous ne devrions pas pouvoir nous offrir des dépenses militaires supérieures à 3% de notre PIB.
Ceci n’est pas la fin de l’Amérique. L’Amérique survivra à son empire. Nous étions un dominateur clément, peut-être le plus grand dominateur de l’histoire mondiale. Nous avons donné beaucoup et demandé peu. Après la victoire de 1945, nous n’avons pas demandé de réparations, nos ennemis sont devenus nos amis. Nos soldats sont revenus de leurs missions lointaines sans rapporter ni tribut ni butin. L’ordre économique et géopolitique international que nous avons créé après la 2ème guerre mondiale a vu la plus forte croissance de la richesse et des revenus mondiaux depuis l’invention de l’agriculture. Nos rêves de paix globale ont entraîné la création des Nations-Unies. Nos rêves d’exploration ont amené l’homme sur la lune. Nous pouvons regarder avec fierté ce que nous avons fait de notre demi-siècle de domination.
