La négociation, seule alternative à l’escalade

Alors que l’insurrection gagne du terrain et que les forces internationales ne remportent que des succès locaux, Gilles Dorronsoro, visiting scholar à la Carnegie Endowment fror Peace à Washington, estime que ma négociation avec les Taliban est le seul moyen d’installer à Kaboul un gouvernement de coalition qui puisse sauver l’essentiel. A défaut, les Etats-Unis, laissés de plus en plus seuls par leurs alliés européens et canadiens, s’enfonceront dans une escalade sans issue. Cet article a été publié dans le numéro 67 d’Afghanistan Info, le bulletin du Comité suisse de soutien au peuple afghan.

A l’automne 2009, après des mois d’hésitations, l’administration américaine définissait les axes de sa politique afghane : des renforts significatifs pour appliquer une nouvelle doctrine de contre- insurrection et un retrait à partir de juillet 2011. Cette politique était essentiellement le fruit d’un compromis entre la Maison Blanche et l’institution militaire. L’armée américaine jouit en effet d’une autonomie inconnue dans les autres démocraties, ce qui lui permet d’imposer ses choix au pouvoir exécutif en intervenant dans les médias, au besoin en organisant des « fuites », et en mobilisant des soutiens au Congrès. En pratique, le président américain, incapable d’obtenir une palette d’options de ses généraux, s’est trouvé forcé d’accepter le plan de McChrystal de l’été 2009. Les tentatives du vice président Biden pour définir une stratégie alternative (contre-terrorisme) ont été rejetées unanimement par l’armée et la seule concession faite à la Maison Blanche était la date de juillet 2011.

Un an plus tard, il ne reste plus rien du plan initial : 2014 est devenu l’horizon de la coalition pour le transfert de la sécurité à l’armée afghane et une présence permanente est ouvertement envisagée à Washington. La Maison Blanche a donc cédé à la pression des militaires (soutenu par les Républicains) qui considèrent tout dead-line comme un signe de faiblesse. Le seul élément qu’Obama avait pu imposer, la date du début du retrait, est aujourd’hui abandonné après les critiques publiques des responsables militaires. La politique initiale était de toute façon caduque, car la contre-insurrection n’a été appliquée que dans quelques districts, sans résultats probants, et les opérations autour de Kandahar de l’automne 2010 ressemblent plus au search and destroy de la guerre du Vietnam qu’à la conquête des hearts and minds. L’envoi de 14 chars Abrams à Kandahar donne une idée de l’intensité des combats, qui explique le nombre croissant de réfugiés et de pertes civiles. Cet échec tient à la résistance non anticipée de l’insurrection, qui a conduit le général Petraeus, qui a remplacé McChrystal, à revenir à une conception très classique de la guerre comme destruction physique de l’adversaire.

Des progrès de l’insurrection

Pour autant, les nouvelles orientations américaines, confirmées par le sommet de l’OTAN à Lisbonne, sont-elles crédibles ? Contrairement à ce que laisse entendre la communication officielle de l’alliance, l’année 2010 a été marquée par des progrès importants de l’insurrection, notamment la percée dans le nord, qui s’étend, et une progression nette dans la région de Jalalabad. Les armées étrangères sont de plus en plus sur la défensive, sortant avec difficultés de leurs bases, qui apparaissent comme des îlots dans un environnement hostile. De plus, il semble que les Taliban recrutent beaucoup, probablement en raison de la violence des opérations militaires. De façon certaine, les politiques de ralliement ont échoué. Par ailleurs, la dégradation de la relation américano-pakistanaise a atteint un point de non retour avec le voyage du président Obama à New Delhi et son soutien à l’accession de l’Inde au Conseil de sécurité des Nations Unies. Les Taliban continueront très certainement à bénéficier de l’appui actif de l’armée pakistanaise. Au regard de ces avancées décisives, les succès de la coalition sont essentiellement locaux, tactiques et de court terme. Ainsi, les opérations dans l’Helmand et autour de Kandahar n’ont qu’une dimension militaire, dans la mesure où il n’y a pas de gouvernement afghan pour prendre la relève. Pour tenir le terrain conquis par ces opérations de nettoyage, les 50 000 hommes engagés dans l’Helmand et à Kandahar devront rester présents sans horizon précis de retrait.

Un gouvernement sous perfusion

Dans ce contexte, l’afghanisation de la sécurité, qui est la clé de la stratégie actuelle, paraît extrêmement difficile à mettre en œuvre, en dehors de quelques régions (essentiellement certains districts Hazaras et peut-être le Panjshir). En particulier, la constitution d’une grande région centre autour de Kaboul dont la sécurité serait assurée par l’armée afghane va se heurter à la présence des Taliban jusque dans les villages proches de capitale. Plus grave, l’effondrement des structures gouvernementales dans le Nord et l’Est interdit l’afghanisation de ces provinces à un horizon prévisible. La chute du district de Khogiani au nord de la province de Ghazni en novembre 2010 est une bonne illustration des risques potentiels de cette stratégie. Les Taliban ont en effet pris l’usluswali sans combat à la suite du ralliement des soldats de l’ANA. Dans le cas le plus optimiste, le gouvernement de Kaboul survivra sous perfusion occidentale et ne pourra pas reprendre le contrôle du territoire afghan, en particulier des zones frontalières avec le Pakistan. Si la raison de l’engagement occidental en Afghanistan est bien la lutte contre Al Qaida — ou, plus exactement, d’empêcher son retour en Afghanistan —, un gouvernement afghan limité aux villes ne remplira certainement pas ce rôle. Cette contradiction fondamentale de la politique occidentale s’explique par la perception, fausse, d’une identité de nature et d’objectifs entre les deux mouvements, mais surtout par le refus d’accepter une sortie négociée.

Faute de négociations, l’hypothèse la plus vraisemblable est que la dégradation de la sécurité à l’été 2011 conduira le commandement américain à demander de nouveaux renforts pour contenir la pression de l’insurrection. En fait, le simple remplacement des troupes européennes et canadiennes, dont le retrait définitif sera probablement achevé en 2014, montre que la coalition s’affaiblira mécaniquement faute de renforts, alors que l’insurrection progresse et se généralise. On touche ici à une ambiguïté centrale du sommet de Lisbonne : le retrait des Européens et des Canadiens est définitif et, en réalité, ne tient pas aux conditions sur le terrain. L’américanisation de la guerre dans les prochaines années aura pour corollaire l’envoi de ressources supplémentaires.

Une logique d’escalade ?

La solution rationnelle, des négociations avec l’insurrection, s’est jusqu’ici heurtée à des obstacles multiples, à commencer par une opposition totale du général Petraeus. Mais l’élément décisif est encore le coût politique de l’ouverture des négociations pour un gouvernement démocrate qui sera accusé de faiblesse sur la sécurité nationale par les Républicains. La campagne présidentielle qui va, en fait, commencer dans les mois qui viennent, rend peu probable une prise de risque de la part de la Maison Blanche. Si ces hypothèses se révèlent exactes, nous sommes dans une logique d’escalade très similaire à celle du Vietnam. L’ouverture des négociations deviendra plus difficile après 2012 en raison de l’épuisement occidental : un retrait non négocié ou un accord purement formel pour retarder la chute de Kaboul seront alors les seules options.

Or, beaucoup dépend de la façon dont les Taliban arriveront au pouvoir : seuls, par une victoire militaire, ou dans un gouvernement de coalition, dans le cadre d’un accord négocié. Deux questions seront en tout cas centrales : l’ethnicité et les oppositions de classe. Le retour des Taliban sera perçu comme la réaffirmation de la hiérarchie ethnique et les nouvelles élites urbaines, qui ont prospéré du fait de la présence occidentale, chercheront probablement à partir, leur adaptation à un régime puritain sera difficile. Une participation des Taliban au pouvoir paraît la moins mauvaise solution pour négocier ces différences et éviter des fractures violentes au sein de la société afghane.