La "trumpisation" des relations internationales

Pour la première visite d’un président américain au forum de Davos depuis Bill Clinton, Donald Trump a tenté de rassurer les alliés des Etats-Unis. Dans un discours préparé par ses collaborateurs qu’il a lu soigneusement avant de répondre de manière plus spontanée à des questions, il a évité les formules à l’emporte-pièces. "America First" ne signifie pas "America Alone", a-t-il dit le vendredi 26 janvier, pour dissiper l’impression d’un retrait des Etats-Unis qui laisserait le champ libre à d’autres puissances, dont l’Europe.
Dans un commentaire publié par la "Lettre du CERI", Alexandra de Hoop Scheffer, directrice du bureau parisien du German Marshall Fund, analyse la transformation des relations internationales depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Les intertitres sont de la rédaction de Boulevard-Exterieur.

Couverture du Spiegel N° 3/13.1/2018
L’âge du feu et du courroux à la "Une" du Spiegel

Quelques semaines après l’investiture du président Trump, son vice-président Mike Pence recommandait en février 2016 à Munich aux plus hauts dirigeants européens de ne "pas prêter attention à ce que nous disons mais à ce que nous faisons".
En un an, le président Trump a fait volte-face sur plusieurs de ses engagements électoraux, souvent sous la pression de ses conseillers qui l’ont ramené à des positions plus proches de celles du Parti républicain, sur l’OTAN, la Russie ou les accords de libre-échange.
En 2018, l’Europe ne devra pas pour autant sous-estimer la volonté de Trump le perturbateur de secouer le jeu international pour donner sa chance à sa méthode de négociation, comme on l’a observé sur les dossiers iranien ou nord-coréen.
Les risques de "trumpisation" des relations internationales, c’est-à-dire l’attisement des conflits par la confrontation et la provocation, resteront élevés, surtout si l’enquête "russe" se resserre autour du président américain, avec le danger de sa part d’une tentation de diversion en Corée du Nord et en Iran.
Certains alliés des Etats-Unis bénéficient de la "trumpisation", en particulier au Proche et Moyen-Orient, où Israël et l’Arabie Saoudite ont durci leurs positions dans la région après que Trump leur a accordé son soutien total. Dans ce contexte, le rôle de médiateur endossé par la France permet de déployer dans la région les outils diplomatiques qui font défaut aujourd’hui à Washington.

Déconstruire l’héritage Obama

Trump a profondément transformé la perception internationale du leadership des Etats-Unis, en annonçant la fin de "l’hypocrisie américaine", ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi. Sauf que le réalisme dont il se réclame s’appuie sur une approche disruptive de l’ordre international, portée par son ancien conseiller à la Maison Blanche, Steve Bannon.
Cette idéologie est guidée par l’ambition de déconstruire à la fois l’héritage de Barack Obama et "l’Etat administratif" des Etats-Unis (système de taxation, réglementation et accords commerciaux) perçu comme un obstacle à la croissance économique et à la souveraineté américaines.
Le retrait des Etats-Unis de l’accord de Paris sur le climat est la décision la plus emblématique du programme "America First". Cette décision inaugure l’avènement "non pas d’un monde sans l’Occident, mais d’un Occident sans les Etats-Unis", selon Charles Kupchan.
Plus imprévisible, le leadership américain perd en crédibilité, et sur certains sujets, se trouve contourné, voire remplacé par d’autres puissances. Sur le climat, la France et ses partenaires européens avancent avec la Chine, les acteurs de la société civile, les villes et les Etats américains engagés dans le processus. En Syrie, l’abdication du leadership américain déjà concédée par Obama a permis à la Russie, à l’Iran et à la Turquie de s’emparer de l’avenir politique du pays, une évolution que Washington tente de contrecarrer en envoyant des moyens militaires accrus dans le nord-est de la Syrie.
Les Etats-Unis se trouvent aussi marginalisés par la reprise du dialogue intercoréen, l’ouverture de Séoul contredisant la stratégie d’isolement adoptée depuis des mois par Trump.

Trump est le premier président américain qui considère aussi ouvertement que l’ordre international que les Etats-Unis ont contribué à bâtir au sortir de la Deuxième guerre mondiale est défavorable aux intérêts et à l’économie américaine. Il estime qu’il est de son devoir de "corriger" les termes des accords commerciaux et de réévaluer l’investissement financier et militaire de Washington au sein des instances multilatérales (ONU, OTAN).
La méthode de Trump est toujours la même : il négocie mais menace d’agir unilatéralement, tout en reportant la responsabilité des éventuels blocages ou des échecs sur les parties prenantes, ses conseillers, le Congrès ou ses alliés européens. La tactique du chantage, qui consiste à menacer de geler toute aide financière ou de se retirer d’un accord si le pays concerné ne suit pas la politique américaine ou s’il refuse de négocier un "meilleur accord", masque mal le fait que, à l’exception du dossier nord-coréen, les principales initiatives diplomatiques prises par l’administration Trump ont généralement isolé les Etats-Unis.

Des visées électoralistes

En l’absence d’une réelle vision en matière de politique étrangère, les décisions du président sont essentiellement guidées par une visée électoraliste (la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël visait à remercier la droite évangélique protestante dont Trump a recueilli 81% des voix, et qui, très attachée à Israël, réclamait depuis des décennies ce transfert) ; par les lobbies (notamment le lobby pétrolier sur les questions environnementales) ; et par l’aile dure du Parti républicain qui, avide de rompre avec l’héritage d’Obama, a joué un rôle-clé dans la décision de Trump de se retirer de l’accord climat et de renégocier l’accord nucléaire iranien, par exemple.

L’enjeu pour les partenaires des Etats-Unis est donc de multiplier les canaux et les alliances au sein de l’administration et du Congrès comme au niveau infranational, pour encercler le président et le pousser au compromis.
Sur le climat, Emmanuel Macron s’est entouré d’une coalition de personnalités américaines pour montrer que l’Amérique reste sur la voie de ses engagements malgré la décision de Trump de se retirer de l’accord. Le Canada fait pression sur Washington pour renégocier l’ALENA (et éviter un retrait américain) en passant par les associations d’agriculteurs américains et les entreprises du Texas et de Californie qui dépendent du commerce avec le Mexique. La même tactique est employée dans le secteur de l’industrie de l’automobile.

Des effets positifs ?

A l’heure où les puissances européennes cherchent à préserver le statu quo, la vision du monde de Trump est profondément révisionniste, mais ne peut-on pas également reconnaître que sa tactique de négociation a produit certains effets, directs ou collatéraux, et pourrait en produire d’autres ?
Ainsi, les pays membres de l’OTAN ont accéléré l’augmentation de leurs dépenses militaires et l’Alliance a adopté un nouveau plan d’action de lutte contre le terrorisme, répondant à deux demandes du président américain.
En Asie, le spectre agité par Trump d’une action militaire contre la Corée du Nord a contribué à la reprise du dialogue intercoréen. En Iran, l’ultimatum de Trump devrait inciter les Européens, conviés par la France à compléter l’accord sur le nucléaire iranien par un encadrement du programme balistique de Téhéran et de son influence dans la région, à trouver un compromis avec Washington.
Les désaccords politiques n’excluent donc pas la coopération au cas par cas avec les Etats-Unis, ils la rendent même indispensable. Cette articulation entre autonomie nécessaire et coopération pragmatique doit être pensée sur le long terme, au-delà de Trump, car le facteur américain continuera de peser sur nos politiques et sur notre capacité d’adaptation aux nouveaux (dés)-équilibres mondiaux.