La visibilité du Hezbollah dans les mondes arabe et musulman a atteint son apogée à la suite de la guerre de l’été 2006. L’image de Nasrallah était partout et les comparaisons étaient constantes entre le chef du Hezbollah et l’ancien dirigeant égyptien, Gamal Abdel Nasser. Même les islamistes sunnites ont célébré les exploits militaires du mouvement, y compris dans les pays dont les autorités avaient critiqué ce dernier.
Logique sectaire
Au Liban, cependant, la situation était mitigée. La capacité du Hezbollah à neutraliser l’offensive israélienne et à y répondre fut une source de fierté et de soulagement mais son pouvoir militaire sans limites ainsi que sa capacité à provoquer une guerre unilatéralement avec les conséquences dévastatrices que l’on sait ont alarmé les non chiites. De plus en plus populaire au sein de la communauté chiite, le Hezbollah a souffert d’un déclin rapide au sein d’autres communautés. Il est peut-être encore plus significatif que des tensions aient émergé entre la culture profondément chiite du Hezbollah et sa volonté d’être perçu comme un mouvement de résistance islamique qui transcende les confessions. Le mouvement s’est toujours donné du mal pour ne pas embrasser une stratégie purement chiite ou pour ne pas être perçu sous un angle uniquement confessionnel, en inscrivant ses liens avec l’Iran révolutionnaire dans le cadre d’une lutte générale contre l’oppresseur israélien et l’impérialiste américain. Ces dernières années, cependant, l’enchaînement des événements lui a considérablement compliqué la tâche, l’entraînant dans une logique sectaire qui fragilise l’ancien consensus autour du maintien de son imposant arsenal.
Les étapes de la division libanaise
Bien qu’il soit difficile de déterminer le moment qui a été décisif, l’assassinat le 14 février 2005 de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, personnalité sunnite particulièrement charismatique, est l’événement qui a changé la donne. Les réactions chez les sunnites et les chiites face à ce meurtre ont été très contrastées, tendance qui s’est accentuée dès que les conséquences de cet assassinat au Liban et dans la région sont apparues plus clairement.
La guerre de 2006 a divisé le pays et le système politique en deux : la plupart des chiites, qui ont payé les pots cassés de l’attaque militaire d’Israël, y ont vu la justification des armes du Hezbollah comme un instrument de dissuasion face à une véritable menace ; la majeure partie des autres, face à l’ampleur des destructions, y ont vu la preuve que le danger principal venait de la témérité du Hezbollah. Le pays n’avait pas connu de divisions si profondes et marquées depuis la fin de la guerre civile en 1990.
Victimisation
Historiquement, les chiites libanais ont toujours été socialement et politiquement marginalisés. Dès l’ère mamelouke, du XIIème au XVIème siècle, ils furent enfermés dans le sud du pays et le nord de la vallée de la Bekaa, négligés par les autorités centrales mameloukes puis ottomanes et dirigés par de grandes familles féodales. Le Pacte national de 1943, qui établit un État indépendant, reflétait un marché entre les deux communautés dominantes, les maronites et les sunnites. Ce sens de l’exclusion à plusieurs niveaux explique l’attirance des chiites pour les partis radicaux, en particulier le parti communiste et le parti baasiste. Dans les années soixante, un courant plus confessionnel connut un certain succès. Il fut créé par Moussa Sadr, clerc chiite qui défia le pouvoir des familles traditionnelles et symbolisa le regain de confiance de la communauté chiite. Sadr jeta les bases d’une future milice, connue plus tard sous le nom d’Amal, pour prendre le relais des groupes séculaires armés nationalistes palestiniens en lutte contre Israël. Le nouveau départ des chiites fut propulsé par la révolution iranienne de 1979 qui donna à Amal l’impulsion dont il avait besoin pour créer un autre groupe armé finalement plus efficace, le Hezbollah.
Il est impossible de comprendre la popularité et le solide pouvoir du Hezbollah sans garder à l’esprit le processus de victimisation de tous les chiites face aux partis plus puissants ainsi que l’échec retentissant de l’État à les protéger. Ainsi, même si le sentiment des chiites d’être économiquement et politiquement marginalisés s’est considérablement atténué au cours des trois dernières décennies, le sentiment d’être menacés et pris pour cibles (que ce soit par Israël, les États-Unis, les Nations unies ou un quelconque groupe confessionnel au Liban) ne les a jamais quittés. Un religieux chiite du Sud explique que « grâce au Hezbollah, nous sommes enfin en paix : nous nous sommes débarrassés des partis, des Palestiniens et des Israéliens ».
Document fondateur
La focalisation du Hezbollah sur la scène politique et son souhait d’être mieux entendu ont ravivé les craintes quant à ses intentions sur la scène intérieure. L’une des principales inquiétudes porte sur l’identité islamique du mouvement, qui finira par y revenir et chercher à imposer la loi islamique. Cette crainte ne manque pas de fondement. Certes, l’organisation affirme que son but ultime est, aujourd’hui, la justice sociale plus que la gouvernance religieuse. Mais le Hezbollah doit encore amender son document fondateur, la « Lettre ouverte » de 1985, qui appelle, entre autres, à l’établissement d’un État islamique et présente le parti comme un « mouvement islamiste djihadiste ». Il admet que cet objectif ne peut être atteint que par le choix du peuple mais certains aspects de ce comportement sont source d’appréhension. La culture du Hezbollah est profondément religieuse et ses rapports avec l’État restent ambigus. Outre son nom et ses origines – une conséquence de la Révolution iranienne – le mouvement continue à afficher des caractéristiques islamiques.
Avec Téhéran et Damas, une alliance complexe
Les descriptions de l’alliance entre l’Iran, la Syrie et le Hezbollah tournent souvent à l’exagération et à la caricature. Il ne s’agit pas d’une relation fondée sur la religion, expression de l’émergence d’un axe chiite militant. La réalité est bien plus compliquée. La Syrie est dirigée par une minorité alaouite, dont les croyances et la culture ont peu à voir avec le chiisme. (…) Si l’Iran a exclu toute discussion avec Israël et a appelé ouvertement à sa destruction, la Syrie continue à affirmer sa volonté de négocier et, si un accord de paix venait à être signé, à normaliser leurs relations. (…) Bien que les relations entre le Hezbollah et l’Iran soient les plus solides au sein de cette alliance tripartite, la Syrie demeure un élément indispensable pour l’un comme pour l’autre. Chacune des trois parties a ses propres intérêts mais leur priorité, dans un environnement régional particulièrement morcelé, est de renforcer leur alliance face aux ennemis communs.
