Le Sahel « maillon faible » d’une Afrique fragilisée

Si une partie de l’Afrique va bien, attirant les investisseurs et justifiant le relatif optimisme de la communauté internationale, l’autre partie s’enfonce dans la misère, la violence et l’insécurité. C’est le cas de la zone sahélienne, dont la situation se dégrade, selon Serge Michaïlof, chercheur associé à l’IRIS, et menace le reste du continent. Principales causes de ce « cancer » : une démographie non maîtrisée et une gouvernance impuissante.

Annabel Symington (The road to Timbuktu, Mali) via Wikimedia Commons
La route de Tombouctou

Depuis une quinzaine d’années, l’Afrique donne l’impression de mieux se porter. Les Américains, les Chinois, les Turcs, les Indiens, les Brésiliens se bousculent pour y investir. Les résultats globaux sont encourageants, les indices sociaux (espérance de vie, taux de scolarisation) augmentent, les infrastructures (routes, hôpitaux) progressent. Au pessimisme d’hier a succédé un nouvel optimisme. Certains perçoivent même le continent noir comme une « nouvelle frontière », un « eldorado ». Attention, prévient Serge Michaïlof, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques, après avoir dressé ce constat positif, il y a certes « une Afrique qui gagne » et qui justifie cette confiance retrouvée, mais il y a aussi « une Afrique qui ne gagne pas » et même à l’intérieur de l’Afrique qui gagne, « tout le monde ne gagne pas ».

Un cri d’alarme

En présentant mercredi 4 novembre à l’IRIS sa dernière publication, Africanistan (Fayard), le chercheur, qui fut directeur à la Banque mondiale puis à l’Agence française de développement, a tenu à rappeler que des régions sont « en proie à la misère » et que la zone du Sahel, en particulier, diffuse, comme un cancer, « des métastases qui s’appellent insécurité, terrorisme, émigration, circulation des armes, enlèvements d’otages, piraterie maritime, épidémies ». Son livre, dit-il, est « un cri d’alarme » sur les risques que représente, pour la France et pour l’Europe, la dégradation de la situation dans ce « Sahélistan » qui pourrait devenir un « Africanistan », c’est-à-dire un « Afghanistan africain » à la puissance 5 ou 10. Non, l’Afrique n’a pas véritablement « émergé » et le Sahel demeure son « maillon faible » dont la déstabilisation est une menace pour l’équilibre international.

Pour Serge Michaïlof, les pays du Sahel, réunis depuis un an dans un « G5 Sahel » rassemblant la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Burkina-Faso et le Tchad, s’enfoncent dans une triple impasse. La première est la plus grave : c’est l’impasse démographique. Les chiffres font frémir. La population double tous les vingt ans. Ainsi le Niger est-il passé de 3 millions d’habitants à l’époque de l’indépendance, en 1960, à 20 millions aujourd’hui, qui seront 40 millions en 2035. En 2050 l’Afrique subsaharienne aura une fois et demie la population de la Chine mais les jeunes gens en âge de travailler y seront trois fois plus nombreux. Comment vont-ils se nourrir, se loger, s’occuper ? L’Afrique, souligne le chercheur, n’a pas véritablement engagé sa transition démographique.

L’émergence de système mafieux

La deuxième impasse est l’impasse agricole. L’agriculture et l’élevage sont fragilisés par la densité de la population. Les sécheresses, la déforestation ont pour conséquence une perte de fertilité. La misère rurale est dramatique. Au Niger 0,2% de la population rurale a accès à l’électricité. Troisième impasse : l’impasse politique. Les fractures ethniques et religieuses s’approfondissent au lieu de se résorber. La montée de la violence est favorisée par la dissémination des armes. L’absence d’Etat provoque l’émergence de systèmes mafieux où des « hommes forts » assurent l’ordre et rendent la justice, tandis que des trafics illicites (de cigarettes, de gas-oil, de cocaïne) nourrissent une économie parallèle.

Comment répondre à ces graves défis et lutter contre la déstabilisation du Sahel ? « La France ne peut être le gendarme de cette immense zone », estime Serge Michaïlof. L’aide au développement ne peut pas suffire non plus. L’Afghanistan, explique-t-il, est le pays le plus aidé au monde. Pour quels résultats ? L’instabilité n’y a jamais été aussi grande et la démocratie y est « ridiculisée ». Les agences d’aide, selon le chercheur, ont multiplié les erreurs en se montrant incapables de remédier au désordre et au manque de coordination. Par ailleurs, l’aide a été concentrée sur les pays les mieux gérés. Quant à l’Union européenne, « elle dépense de l’argent n’importe comment ». La principale leçon à tirer de ces échecs, selon lui, est qu’il faut commencer par « reconstruire les institutions régaliennes » pour donner la priorité à la sécurité. Le retour de l’Etat dans ces pays sinistrés apparaît comme la première condition du redressement.

Le préservatif ou la kalachnikov

Au cours du débat, animé par Philippe Hugon, directeur de recherche à l’IRIS, l’ancien premier ministre du Burkina Faso, Tertius Zongo, a insisté sur les questions de gouvernance et de démocratie. Il faut se demander, a-t-il dit, si le système politique est capable, dans ces pays, de « fournir les services essentiels de base ». Ce n’est pas aux mafieux de bâtir des écoles pour acheter le soutien de la population. Pour préparer l’avenir, le « premier moteur », selon lui, doit être « l’Etat lui-même », seul capable d’assurer « une planification sur le long terme » et de « construire le développement ». Pour sa part, Antoine Glaser, fondateur et ancien rédacteur en chef de La lettre du continent, a appelé les pays voisins, notamment ceux du Maghreb, et les Européens à mieux exercer leurs responsabilités. « Le vrai problème, a-t-il ensuite souligné, ce n’est pas l’économie, c’est la politique, la gestion, la gouvernance, la redistribution ».

L’assistance, nombreuse, a soulevé notamment la question de la gouvernance des Etats africains (« Sont-ils libres de choisir leur politique ? », a demandé un auditeur), celle de l’utilisation de l’aide extérieure (« Un levier pour la corruption ? ») ou encore celle des effets de la mondialisation. Tout le monde, ou presque, s’est accordé sur le problème, « prioritaire », de la démographie, auquel on ne peut répondre, selon un auditeur, que par la guerre ou par la limitation des naissances. Il y aura deux milliards d’habitants au sud du Sahara en 2050 : comment y faire face ? Ce sera donc, a-t-il conclu, « le préservatif ou la kalachnikov ».