Au moment de l’indépendance du Zimbabwe, Julius Nyerere, le leader tanzanien, expliquait à Robert Mugabe qu’il venait d’hériter du « joyau de l’Afrique ». Il lui recommandait d’en prendre soin et de transformer le Zimbabwe en modèle pour la nouvelle Afrique. C’était le grenier à blé de la région. Le potentiel économique du pays était illimité. La réconciliation raciale semblait bien partie.
28 ans plus tard, le pays est au bord du précipice. Le Zimbabwe d’aujourd’hui bascule dans le non-droit et l’anarchie. C’est un pays au bord de la famine, en situation de faillite économique. Cette situation est le résultat direct d’un régime qui se soucie plus de rester au pouvoir et ses privilèges que du bien-être de ses concitoyens.
Violence et intimidations
La campagne de violence et d’intimidations menée par le gouvernement, ainsi que la fraude électorale rendent impossible toute élection libre et équitable au Zimbabwe. Le seul antidote serait un engagement immédiat et à grande échelle d’observation indépendante des élections, engagement qui devrait venir de la Communauté de Développement d’Afrique australe (SADC), de l’OUA et d’autres. Les voisins du Zimbabwe sont les mieux à même d’agir pour résoudre la situation.
A ce jour, plus de 3000 personnes ont été hospitalisées et 60 ont été tuées. Plus de 30.000 ont été déplacées de leur foyer ou de leur village, pour ne parler que des cas identifiés. Voici quelques exemples de ce que j’ai vu de mes propres yeux : un directeur d’école a été enlevé de son lieu de travail en plein jour et a disparu pour toujours, pour la simple raison qu’il travaillait dans un bureau électoral qui a voté pour le MDC le 29 mars. La grand-mère du porte-parole du MDC a été hospitalisée après avoir agressée en raison des activités de son petit-fils. Des enfants sont emmenés de force de chez eux toutes les nuits et sont obligés de chanter des slogans à la gloire du ZANU-PF. Comment qualifier autrement que d’« illégal » (lawless) un régime qui s’en prend à ses instituteurs, ses vieux et ses enfants ?
Menace de famine
La faim et la famine menacent. Le pays n’est pas encore dans une situation de malnutrition à grande échelle, mais ce pourrait rapidement être le cas. La récolte de cette année [le maïs est la principale ressource agricole du Zimbabwe, NDLR], amoindrie par la désastreuse politique agricole du gouvernement, va atteindre des records de baisse en 2008. On estime que la récolte ne pourra répondre qu’à un quart des besoins cette année. D’habitude, l’insécurité alimentaire commence en août. Cette année, la situation va être critique dès la fin de ce mois de juin. La décision par le gouvernement du Zimbabwe de suspendre les opérations des ONG, y compris dans le domaine de l’assistance humanitaire, est désastreuse, voire criminelle.
Et ceci n’est qu’un des symptômes d’une économie en chute libre, avec une inflation à 2 millions de % selon des estimations dignes de foi, un chômage à 80%, un recul de toute activité économique y compris dans le secteur des mines.
Même sans les sanctions américaines à l’égard du Zimbabwe, les institutions financières internationales ne prêteraient pas d’argent au pays en raison de la façon terrifiante dont il gère l’économie et de son incapacité à rembourser ses prêts. Le Zimbabwe doit 600 millions de dollars à la Banque mondiale.
Il est intéressant de noter qu’après la déclaration unilatérale d’indépendance en 1965, des sanctions avaient déjà été imposées à ce pays. Pourtant, au moment de son indépendance en 1980, le dollar zimbabwéen était plus fort que le dollar US. La chute de l’économie et l’hyperinflation d’aujourd’hui sont dues non seulement au management erratique de l’économie par le pouvoir, mais aussi aux aventures militaires du Zimbabwe à la fin des années 1990 (notamment au Congo).
Les médias d’Etat, depuis plusieurs semaines, diffusent des encouragements à la violence contre le parti d’opposition. L’électorat est soumis à une intimidation massive. Les attaques contre les élus du MDC et leurs familles sont devenues systématiques depuis le 29 mars.
Une solution régionale
L’influence des Etats-Unis n’est pas énorme. Le regime de Mugabe ignore les condamnations internationales. Mais le régime aura plus de mal à ignorer les prises de position et la pression des leaders régionaux.
On a déjà vu ce à quoi peut aboutir une action régionale : rappelons-nous le blocus sur des livraisons d’armes au Zimbabwe dans des ports d’Afrique du sud, à l’initiative non pas du gouvernement sud-africain, mais des dockers de Durban (printemps 2008). Si les peuples et les gouvernements de cette région veulent agir ensemble contre la violence au Zimbabwe, ils peuvent le faire.
La crise du Zimbabwe est une crise régionale. Ses effets sont ressentis hors des frontières du Zimbabwe et continueront à se faire sentir de plus en plus sévèrement dans la région. Ici, en Afrique du sud, on est conscient du nombre énorme de Zimbabwéens qui ont fui leur pays. Personne ne sait réellement combien de réfugiés ont fui le Zimbabwe, mais les estimations vont jusqu’à trois millions de personnes (un quart de la population du pays).
Sur le plan économique, la disparition durable du “grenier à blé” de la région ne peut que se faire sentir dans toute la région, à plus forte raison dans le contexte actuel de crise alimentaire. Et c’est la croissance économique de toute la région qui est retardée par l’implosion du Zimbabwe.
L’ancien grenier à blé (bread basket) de l’Afrique est aujourd’hui un cas désespéré (basket case).
