Le drame du vol MH 17, un choc salutaire ?

Une mission de l’OSCE, l’Organisation de sécurité et de coopération en Europe, est arrivée, le vendredi 18 juillet, sur les lieux du crash du Boeing 777 de la Malaysian Airlines. Aidée d’experts, elle devra déterminer les causes exactes de la chute de l’appareil qui transportait 298 passagers et membres d’équipage entre Amsterdam et Kuala Lumpur. De forts indices laissaient à penser que les séparatistes prorusses de l’est de l’Ukraine pourraient avoir tiré un missile sol-air contre l’avion qu’ils auraient confondu avec un transport de troupes de l’armée ukrainienne.
Vladimir Poutine a demandé aux deux parties de cessez-les combats et appelé à une solution politique rapide.

Hun Plane Caught in Searchlights - Arras-Cambrai Road - France - Sept 1918, David M Carlile
Musée canadien de la guerre
Musée canadien de la guerre, Wikipedia Commons

Le président russe a-t-il fabriqué avec les chefs de la « République populaire de Donetsk » une créature monstrueuse qui lui échappe aujourd’hui ? Ou a-t-il été débordé par son propre double jeu, celui qu’il joue depuis ces jours de mars où il a annexé subrepticement mais néanmoins par des moyens militaires la Crimée avant d’essayer de déstabiliser l’est de l’Ukraine ? Ce n’est pas la première fois qu’il appelle à un cessez-le-feu et engage ses « amis » à entrer en négociation avec les autorités de Kiev.
Il n’a jusqu’à maintenant pas été entendu mais il ne semble pas en avoir tenu rigueur à ses alliés sur le terrain. La Russie continue à les alimenter en armes et en combattants à travers une frontière qu’elle se refuse à contrôler sérieusement. Elle continue à masser des troupes près de l’Ukraine, sans doute pour le cas où il lui faudrait venir en aide à ceux qui lui font allégeance. Le gouvernement ukrainien accuse la Russie de bombarder son territoire, ce que Moscou nie mollement après avoir annoncé des représailles contre l’armée ukrainienne coupable d’avoir envoyé un obus de l’autre côté de la frontière en tuant un citoyen russe.

Des sanctions européennes limitées

A chaque fois que l’escalade des combats est en passe d’entrainer de nouvelles sanctions occidentales, Vladimir Poutine fait un petit pas en arrière qui impressionne les Européens. Les chefs d‘Etat et de gouvernement des Vingt-Huit ont certes annoncé un durcissement des sanctions, lors du Conseil européen du 16 juillet, mais celles-ci restent limitées. Plus limitées en tous cas que les sanctions décidées à Washington.
On est loin du « stade 3 » évoqué au moment de l’annexion de la Crimée. Il devait viser des secteurs entiers de l’économie russe en cas d’escalade de la violence. A l’époque, on en était aux escarmouches. Aujourd’hui c’est une véritable guerre qui a lieu dans l’est de l’Ukraine mais les Européens s’interrogent toujours sur l’opportunité d’aggraver les sanctions. Comme ils ont, à juste titre, exclu une option militaire, on ne voit pas très bien de quels moyens de pression ils disposent pour obliger Poutine à négocier sérieusement.
Les ministres des affaires étrangères français, allemand, russe ukrainien s’étaient pourtant mis d’accord récemment Berlin sur la formation d’un groupe de contact chargé de mener les pourparlers entre les autorités centrales de Kiev et les séparatistes. A la veille du crash de l’avion de la Malaisyan Airlines, ils en étaient toujours à discuter du moment et de l’endroit de la réunion. Ces atermoiements viennent après l’échec de la table ronde qui a précédé l’élection présidentielle ukrainienne du 25 mai.

Une déclaration ambiguë

Le drame du vol MH 17 est-il à même de produire un choc salutaire ? La réponse dépend essentiellement de l’analyse de la situation que va faire le Kremlin. Dans un premier temps, la Russie a accusé le gouvernement de Kiev d’être à l’origine du tir de missile qui airait détruit l’avion. Mais Vladimir Poutine n’a pas repris officiellement cette thèse. Il a même eu une expression ambiguë en déclarant : « Le drame ne se serait pas produit si Kiev n’avait pas relancé la guerre dans l’est de l’Ukraine. » Autrement dit, il fait porter aux Ukrainiens la responsabilité politique, tout en laissant ouverte la possibilité que le tir ait été effectué par les séparatistes. C’est une manière de se dédouaner quelles que soient les circonstances mais c’est aussi une reconnaissance implicite que le conflit menace de devenir incontrôlable.
Les conséquences militaires et politiques risquent de dépasser les objectifs que le Kremlin s’est fixé en Ukraine : déstabilisation du pouvoir central, faute de pouvoir annexer purement et simplement les régions russophones de l’est. Après avoir échoué à provoquer un soulèvement populaire contre Kiev, le pouvoir russe s’en est remis à une troupe hétéroclite d’agents secrets, d’anciens combattants, de demi-soldes de l’ex-armée soviétique, de vétérans des guerres en Tchétchénie, de Cosaques, « d’Afghantsi », ces soldats soviétiques ayant combattu en Afghanistan dans les années 1980 et qui ont été démobilisés et démoralisés. Se sont joints à eux le ramassis de mafieux, de voyous, qu’on a vus dans ce genre de conflit depuis la dissolution du bloc communiste.

Un ancien du GRU

Un personnage emblématique est le « ministre de la défense » de la République autoproclamée de Donetsk, Igor Guirkine, dit « Strelkov » (le guerrier). Celui-ci a reconnu être un ancien membre des services de renseignements de l’armée russe (GRU), arrivé de Moscou, peut-être avec une mission officielle, au moins avec la bénédiction officieuse du pouvoir russe. Bien sûr, il y a quelques habitants de la région qui participent de manière sporadique aux combats. Toutefois les témoignages des journalistes comme des « commandants » séparatistes font état d’un enthousiasme modéré. Ces soldats de fortune tiennent quelques points de contrôle et ont hâte de rentrer chez eux à la nuit tombée. Il ne sera pas difficile de les rendre à la vie civile.
Ce sera plus compliqué pour les mercenaires de toutes sortes qui sont aux avant-postes. Cela impliquera de la part de Vladimir Poutine plus que quelques bonnes paroles sur la nécessité d’une solution politique : un engagement ferme à les ramener en Russie et à cesser d’encourager les foyers de déstabilisation chez son voisin.

Décentralisation contre « bosnisation »

Les éléments d’une telle solution politique existent. Ils ont été exposés par Petro Porochenko dès son accession à la présidence. Après quelques atermoiements, le gouvernement de Kiev est d’accord pour mener à bien un programme de décentralisation et donner aux régions russophones de l’est une autonomie renforcée. Ce qu’il refuse, et sur ce point il devrait obtenir le soutien sans faille des Occidentaux, c’est une « bosnisation » de l’Ukraine, c’est-à-dire la création d’entités quasi-indépendantes qui nouent des relations différentes avec leurs voisins étrangers. Une telle "bosnisation" donnerait un droit de regard permanent de Moscou dans les affaires intérieures ukrainiennes.
Vladimir Poutine, qui a investi un important capital politique en Ukraine, peut-il se satisfaire d’un tel arrangement ? S’il se confirmait que ce sont ses « amis » prorusses d’Ukraine qui sont directement responsables du drame du Boeing 777, il n’aurait sans doute pas d’autre choix. Ce serait un pas en arrière après les deux pas en avant qu’il a réussi avec l’annexion de la Crimée, en attendant de se tourner vers d’autres « conflits gelés » qui donnent à la Russie un moyen de pression sur son « étranger proche »… et sur les Européens.