Le traité d’Aix-la-Chapelle renforce avec prudence la relation franco-allemande

La France et l’Allemagne persistent et signent. Cinquante-six ans après le traité de l’Elysée, conclu par le général de Gaulle et le chancelier Adenauer en 1963 pour mettre la réconciliation franco-allemande au service d’une union des Européens encore embryonnaire, le président Emmanuel Macron et la chancelière Angela Merkel ont signé à Aix la Chapelle, mardi 22 janvier, un nouveau traité qui réaffirme la vocation de leurs deux pays à être l’ancrage d’une Europe unie et solidaire, capable de répondre aux défis auxquels aucun de ses pays membres n’échappent.

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Le vitrail de Charlemagne dans le grand salon de la gare de Metz

Le nouveau traité franco-allemand ne remplace pas le premier, qui fonde la relation franco-allemande, mais le « complète », le renforce, en appelant les parlements des deux pays à en être les garants et en appelant leurs citoyens à être les acteurs de ce renforcement, à travers leurs régions, leurs collectivités territoriales, les multiples instances qui aident les échanges entre les deux pays, dont les moyens seront étoffés. Un « Fonds citoyen commun destiné à encourager et à soutenir les initiatives de citoyens et les jumelages entre les villes », dont le montant reste à préciser, est créé.
Aux nationalistes de tous bords, qui ces dernières années ont relevé la tête dans la plupart des pays européens, surfant sur le Brexit britannique, sur le mal-être face à la globalisation, les gouvernements français et allemands, avec l’appui engagé de leurs parlements nationaux, opposent leur volonté de mettre tout le poids de leurs deux pays, de leurs deux peuples, pour forcer leur destin européen. Il s’agit de continuer l’œuvre des pères de l’Europe, d’éviter que les nostalgies du passé qui s’emparent des esprits en oubliant le rideau de fer qui coupait l’Europe jusqu’au départ des troupes russes d’Allemagne en 1994, il y a 25 ans, n’entravent les efforts consentis depuis les débuts du marché commun pour permettre à l’Europe de renaître de ses cendres après les deux guerres mondiales dans lesquelles elle s’est engloutie.

Le symbole d’Aix-la-Chapelle

Pourquoi Aix-la-Chapelle, s’interrogeait faussement un journaliste allemand l’autre jour dans une réunion d’information. Aix-la-Chapelle, aujourd’hui l’allemande Aachen, dont la mairie décerne chaque année un prix européen, remis en 2018 au président Macron, reste pour toujours le siège de l’éphémère tentative d’unification européenne des Francs de Charlemagne, qui tentèrent de reprendre l’oeuvre civilisatrice de l’empire romain, dont l’épopée reste fondatrice de l’histoire de France plus encore que d’Allemagne, la France qui en porte le nom. Car il s’agit bien, dans ce complément de traité, d’en appeler aux deux pays pour plonger dans les racines de leurs histoires, inséparables de celle du continent européen, et pour en retrouver le sens, brouillé des siècles durant par les conflits qui depuis la guerre de trente ans n’ont cessé de les ravager, en leur faisant oublier qu’ils sont les héritiers de civilisations grandioses qui, des Grecs aux Romains, ont ouvert l’Europe aux sciences, à la culture, à la recherche d’un mieux-être social qui les différencie encore aujourd’hui des autres régions du monde.
Le premier traité, celui de l’Elysée, était un traité purement intergouvernemental, organisant la coopération institutionnelle entre les gouvernements des deux pays, sur le plan diplomatique, militaire, économique. Il a permis un lent rapprochement des pratiques des deux Etats, dont la nécessité a été réaffirmée à intervalles réguliers par les deux capitales malgré la pesanteur des pratiques administratives qui n’ont jamais cessé de freiner les ambitions politiques de leurs dirigeants. Au fur et à mesure des anniversaires ponctuant la route de ce rapprochement, on a multiplié les sujets et les organes de coopération, avec un malin plaisir à les enterrer aussi vite qu’on le pouvait.
Les conseils des ministres franco-allemands, institués par Jacques Chirac et Gerhard Schröder, devaient se réunir deux fois par an avec des ordres du jour précis. Ils se sont petit à petit évanouis dans la nature. Le plus bel exemple de cette course à l’échalote est le manuel d’histoire franco-allemand, destiné à devenir la base de l’enseignement de l’histoire dans les collèges et lycées des deux pays. A peine livré par leurs auteurs, une commission d’historiens des deux pays, dont le travail a été unanimement reconnu, le manuel a disparu dans les oubliettes administratives, le ministère français de l’éducation ne trouvant rien de mieux que de prétexter un changement de programmes !

Un mini-Parlement franco-allemand

La plus grande innovation du traité d’Aix-la-Chapelle est sans doute de reconnaître aujourd’hui « un rôle essentiel » aux Parlements des deux pays qui devront être informés « de l’état général d’avancement de la coopération franco-allemande » par les secrétaires généraux à la coopération franco-allemande. Cela va leur donner un pouvoir de suivi et de contrôle des décisions prises. Les deux Parlements ont eux-mêmes pris les devants en négociant entre eux un accord parlementaire qui met en place les outils de cette surveillance. Le principal est la création d’un mini-Parlement franco-allemand composé de cent députes de l’Assemblée nationale et du Bundestag, cinquante pour chacun, chargés de veiller aux engagements pris.
Parmi ces engagements il y a celui de donner les moyens aux collectivités territoriales de renforcer le maillage des relations entre les deux pays, à commencer par les régions frontalières de Grand Est, de Rhénanie-Palatinat, de Sarre et du Bade-Wurtemberg. Celles-ci se voient reconnaitre un rôle de laboratoire des relations franco-allemandes, qu’il s’agisse de la coopération sécuritaire, de la coopération économique ou de la vie de tous les jours en facilitant l’accès aux soins, aux services les plus proches pour les citoyens des deux côtés de la frontière.

La mauvaise polémique de Marine Le Pen

Il n’en a pas fallu plus pour déclencher une mauvaise polémique sur les réseaux sociaux, relayée par Marine Le Pen, qui accuse le président Macron de vouloir brader l’Alsace et la Lorraine à l’Allemagne. « Le Traité d’Aix-la- Chapelle n’entraînera en aucun cas une mise sous tutelle de l’Alsace », a réagi, indignée, la députée LREM d’Indre et Loire Sabine Thillaye, présidente de la commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale et co-présidente du groupe de travail parlementaire franco-allemand, dénonçant une « manipulation » sur la base de « fausses informations ».
Cette polémique, qui touche aussi au siège de la France au Conseil de sécurité des Nations Unies, que le président Macron est soupçonné par ses détracteurs de vouloir partager avec l’Allemagne, s’inscrit à l’évidence dans la situation de tension provoquée par la crise des Gilets jaunes en France, qui ne crée par le meilleur climat pour faire rebondir la politique européenne de la France. Mais le traité de l’Elysée, en 1963, n’arrivait pas non plus dans une situation sereine. De Gaulle sortait de l’affaire algérienne, des accords d’Evian de 1962, et le climat franco-allemand n’était pas non plus à l’unisson. Si la visite du général de Gaulle en Allemagne cette même année 62, son discours à la jeunesse allemande à Ludwigsburg, quelques jours avant la signature du traité, avaient suscité beaucoup d’enthousiasme en Allemagne, l’ajout par le Bundestag d’un préambule au traité, réaffirmant la primauté de l’Alliance atlantique et des relations germano-américaines sur les engagements franco-allemands dans le domaine de la sécurité, avait froissé les esprits à Paris.

L’ancrage des jumelages

Malgré ce départ compliqué, le traité continue aujourd’hui d’être considéré comme une des pierres angulaires de la construction européenne qui ne s’est pas construite sans périodes difficiles. De la tournée du général de Gaulle il restera l’appel à la jeunesse qui s’est trouvé gravé dans le traité de l’Elysée par la création de l’Office franco-allemand pour la jeunesse, dont le succès ne s’est jamais démenti. Il a été à la base de la multiplication des échanges scolaires entre les deux pays, venant conforter le succès du mouvement des jumelages franco-allemands auquel le traité de Rome en 1957 avait servi de rampe de lancement. Souvent sous-estimé par les élites et la presse parisiennes, ces jumelages restent un ancrage solide de la relation entre les deux pays. Il y en a de nos jours près de 2200, qui restent pour beaucoup d’entre eux très actifs, malgré la crainte de voir disparaitre la première génération qui les a lancés. Le nouveau traité inscrit cette réalité sur ses tablettes, en lançant le Fonds citoyen qui, en plus de l’OFAJ, de l’Université franco-allemande, doit financer des projets portés par la société civile.
La réconciliation franco-allemande, malgré des doutes souvent exprimés, reste un achèvement qui rassure. Dans le dernier sondage commandé à l’IFOP par l’ambassade d’Allemagne à Paris sur la perception en France des relations franco-allemandes, l’Allemagne continue de susciter des jugements positifs, 82% des Français déclarant en avoir une bonne image, ce qui atteste, selon l’ambassade, du fait que le terme d’amitié franco-allemande n’est pas qu’une simple construction politique. En outre, malgré les conflits qu’a connu la zone euro, une majorité relative des personnes interrogées (43%) estime que, loin de créer des tensions, la situation va obliger les deux pays à renforcer leur coopération, 38% privilégiant le statu quo contre 19% pronostiquant une dégradation des relations. L’enquête, ajoute l’ambassade, traduit le caractère « dépassionné » de cette relation, avec une participation modérée de la période de guerre dans la formation de l’image de l’Allemagne et une vision du couple franco-allemand renvoyant davantage à une logique partenariale qu’à une relation d’amitié.

Une relation dépassionnée

C’est cette relation dépassionnée que traduit bien le nouveau traité, au désespoir de ceux qui auraient voulu un véritable geste fort. On est loin de l’Union franco-allemande dont l’idée ressurgit de temps à autre, qui supposerait un Parlement commun, un gouvernement commun, une fusion dont on est encore loin. Le nouveau traité prend acte en quelque sorte des nombreuses étapes qui restent à franchir pour rapprocher les pratiques gouvernementales et législatives dans des domaines clés comme l’approfondissement de la zone euro ou la défense. On avance, mais à tout petits pas. On se donne des outils en attendant de voir si la mayonnaise prendra un jour. Le poids des oppositions, qu’elle soient d’ordre nationaliste à l’extrême droite, ou d’ordre économique et social à gauche, mais aussi la crainte de froisser les partenaires européens dans cette période de remise en cause de la finalité européenne, obligent à avancer avec prudence dans le contexte d’aujourd’hui, aussi bien en France qu’en Allemagne.
On est loin par exemple de brandir l’idée d’une véritable défense européenne, s’appuyant sur une armée commune. On s’engage « à renforcer la capacité d’action de l’Europe, à investir conjointement pour combler ses lacunes capacitaires ». On en est toujours à vouloir « renforcer encore la coopération entre les forces armées en vue d’instaurer une culture commune et d’opérer des déploiements communs » ! Comme si on n’avait pas depuis 20 ans une brigade franco-allemande qui n’a jamais pu être envoyée sur un terrain opérationnel ! Les deux Etats en sont encore, malgré le succès d’EADS, à prier pour « la coopération la plus étroite possible entre leurs industries de défense », à vouloir « élaborer une approche commune en matière d’exportation d’armements en ce qui concerne les projets communs ».

A l’épreuve de la réalité

Malgré les cris d’orfraie de la droite nationaliste, l’idée d’attribuer à l’Europe le siège de la France au Conseil de sécurité des Nations Unies n’est évidemment pas mentionnée, seule étant reprise l’idée d’un siège pour l’Allemagne dans le cadre d’une refonte sans cesse repoussée du Conseil lui-même. Sur le plan économique, les divergences de ces dernières années sur la gestion de la zone euro, sur une politique budgétaire plus ou moins encadrée, plus ou moins solidaire, ne se sont pas volatilisées. Mais les deux Etats se déclarent prêts à approfondir l’intégration de leurs économies « afin d’instituer une zone économique franco-allemande dotée de règles communes » et à favoriser « l’harmonisation bilatérale de leurs législations, notamment dans le droit des affaires ». De même s’engagent-ils à mettre en place, dans le domaine de la recherche et de la transformation numérique, « un processus de coordination et un financement commun » afin de soutenir des programmes conjoints de recherche.
Reste à savoir ce que tout cela deviendra. Beaucoup de promesses sont dans le passé restées lettre morte, comme celle de renforcer l’apprentissage de la langue de l’autre, une ritournelle qui est encore une fois réaffirmée mais qui n’a jusqu’ici jamais été suivie d’effets dans les académies chargées de la mettre en œuvre. Beaucoup dépendra une nouvelle fois de la volonté de concrétiser les décisions prises. La réactivation du Conseil des ministres franco-allemand, qui doit être réuni « au moins une fois par an », l’adoption par celui-ci d’« un programme pluriannuel de projets de coopération » devront être jugées à l’épreuve de la réalité. C’est là que l’intervention des Parlements nationaux peut être incitative à mieux faire que dans les périodes passées.