Si l’on ne meurt plus en masse au Darfour, il existe toujours des poches de surmortalité alors que les organisations humanitaires font face à de nouvelles difficultés, tout autant liées à la transformation de l’environnement politico-militaire qu’aux dysfonctionnements du système de l’aide.
Rebelles, nomades et bandits : les quatre guerres du Darfour
Les ressorts de la violence au Darfour se sont grandement diversifiés au cours des deux dernières années. Le conflit entre le pouvoir central et les mouvements rebelles ayant pris les armes en 2003 pour protester contre la marginalisation politique et économique de leur région, est aujourd’hui mêlé à au moins trois autres guerres.
-La première oppose les gouvernements tchadien et soudanais par aviation et rébellion interposées.
-La seconde met aux prises les factions rebelles issues de la fragmentation de l’opposition sur des bases communautaires, politiques ou personnelles – fragmentation habilement entretenue par le gouvernement auquel certaines factions se sont ralliées.
-Quant à la troisième, elle oppose les diverses milices paramilitaires recrutées parmi les tribus nomades arabes pour conduire la campagne de destruction de 2003-2004. Manifestant une autonomie croissante vis-à-vis du gouvernement, ces milices (désignées par leurs victimes sous le nom de Jenjaweed) se livrent des batailles sanglantes dont l’un des enjeux est le contrôle des territoires enlevés aux populations paysannes aujourd’hui rassemblées dans les camps de déplacés.
Plus généralement, une profonde crise de confiance se développe entre gouvernement et milices paramilitaires. Certaines ont rejoint la rébellion ou formé leur propre organisation militaire et politique. D’autres agissent désormais en bandes mercenaires offrant leurs services au plus offrant.
La fragmentation de l’opposition et des milices s’accompagne d’une croissance exponentielle du grand banditisme. (…) Ce gangstérisme est pratiqué par toutes les parties au conflit ainsi que par des bandes criminelles bien organisées dont le recrutement chevauche les divisions claniques, politiques et nationales. Bénéficiant de protections parmi les gouvernements et les groupes armés de la région, ces gangs alimentent les marchés clandestins du nord Darfour, du Tchad et de Libye, où s’approvisionnent notamment les rébellions tchadiennes et soudanaises.
L’intrication des quatre guerres et du gangstérisme crée une situation extrêmement confuse et volatile. Au bout du compte, l’autorité de l’Etat ne s’exerce réellement que dans les villes. Les zones rurales sont aux mains de la rébellion et surtout de milices tribales avec lesquelles même les militaires doivent négocier leur passage. L’emprise territoriale exercée par les groupes armés est fluctuante. De vastes espaces ne sont en fait contrôlés par personne.
Très faibles signes d’espoir
De manière assez inattendue, le nombre global de morts violentes paraît en régression. Le département de sécurité des Nations unies a recensé moins de 3 000 morts violentes (civiles et militaires) en 2007 contre 4 470 en 2006. Selon cette source, la majorité des victimes sont des combattants tués à l’occasion d’affrontements entre miliciens ou entre rebelles et forces gouvernementales. Néanmoins, les civils restent la cible de représailles collectives, moins systématiques et plus localisées qu’au début du conflit, mais toujours aussi sanglantes (viols, pillages, assassinats), comme l’illustre la contre-offensive gouvernementale menée en février 2008 le long de la frontière tchadienne.
En revanche, le nombre de personnes déplacées ne cesse d’augmenter. Entre janvier 2007 et juin 2008, l’Office de coordination des Affaires Humanitaires des Nations-Unies (OCHA) a recensé près de 500 000 nouvelles arrivées dans les camps dont la population totale s’élève désormais à 2,7 millions de personnes (soit 900 000 de plus qu’en 2005). Les mouvements de population n’obéissent pas seulement à la stratégie militaire du gouvernement cherchant à éradiquer la rébellion en écrasant sa base sociale. Ils sont également le fruit des conflits de territoires locaux entre populations du Darfour.
Une mosaïque de "micro-Etats"
Dans le climat d’insécurité généralisée, le contrôle militaire d’un territoire n’a jamais été aussi vital pour les tribus du Darfour, y compris nomades. Pour ces dernières, c’est pratiquement le seul moyen de se protéger des autres groupes armés (nomades, rebelles, bandits), d’avoir accès à des terres agricoles, des pâturages et des points d’eau, d’obtenir du gouvernement ou du système de l’aide des services de base (éducation et santé), voire d’accéder à une représentation politiques au niveau local, national ou international.
(...) Les zones rurales tendent ainsi à se diviser en une mosaïque de « micro-Etats » défendus par des milices tribales. Ponctué d’affrontements sanglants, ce processus chaotique génère d’importants mouvements de population : expulsion des membres de clans ennemis ou indésirables d’une part, accueil des parents en provenance de régions où ils sont minoritaires et vulnérables de l’autre. Parmi les expulsés figurent parfois des nomades n’ayant pas suffisamment de ressources politiques et militaires pour se constituer leur propre sanctuaire. Ruinées par les razzias, d’autres familles « nettoyées » sont incapables de subvenir à leurs besoins, y compris « chez elles ». Les uns et les autres viennent grossir les camps de déplacés.
L’échec des accords de paix de 2006
(…) La faillite des accords de paix de mai 2006 a mis un frein à l’enthousiasme de certaines agences des Nations unies qui encourageaient alors les acteurs humanitaires à faire la promotion du processus de paix. A l’heure actuelle, c’est le sentiment inverse qui domine : rares sont les organisations humanitaires qui croient au succès de l’opération militaire hybride patronnée par les Nations unies et l’Union africaine (MINUAD) qui a pris le relais de l’UA au 1er janvier 2008. Prévoyant son échec rapide et la montée générale de l’hostilité des parties au conflit à son égard, ONG et agences des Nations unies entendent garder leurs distances.
Censée faire appliquer un accord de paix rejeté par les principaux mouvements d’opposition sur fond de reprise des hostilités, la MINUAD est quelque peu désemparée. Elle ne sait comment remplir son mandat, qui prévoit également la protection des populations civiles et des organisations humanitaires. Actuellement dotée de 10 000 hommes (sur les 26 000 annoncés), elle souffre également d’un manque de moyens patent (transport, communications, armement). Ce déficit opérationnel est autant lié aux entraves imposées par le gouvernement soudanais qu’à la réticence des Etats membres des Nations unies à équiper et financer la force dont ils ont décidé le déploiement. Quant au dispositif bureaucratique kafkaïen censé piloter cette mission conjointe UN/AU, il semble la vouer à l’indécision et la paralysie. Or les attentes des déplacés à l’égard de la MINUAD sont immenses.
Urgence humanitaire : le pire est derrière nous ?
(…) Contrairement à la période 2003-2004, le principal défi auquel se heurtent les organisations humanitaires n’est pas de réduire une surmortalité explosive dans la quasi-totalité des camps et en zones rurale. Ni les uns, ni les autres ne sont aujourd’hui des "mouroirs", comme l’affirmait récemment le Procureur de la Cour Pénale Internationale, Luis Moreno Ocampo. Pour autant, le Darfour connaît toujours des « urgences » – à savoir des situations exigeant une action rapide dans le but de réduire le nombre de morts (ou de prévenir leur augmentation imminente) au sein d’une population donnée. Moins nombreuses et plus localisées qu’il y a quatre ans, ces urgences ponctuelles sont liées à quatre types de situations : les afflux massifs de blessés de guerre, les épidémies (en particulier le choléra et la méningite, endémiques dans la région), les crises nutritionnelles (à la fois dans les camps et dans les zones rurales) et les déplacements importants de population (qui relèvent plus ou moins de l’urgence selon leurs modalités).
