Les désillusions de la défense européenne

L’Europe de la défense est en panne. Les partenaires de la France ont choisi de ne pas envoyer de troupes combattantes au Mali, même s’ils apportent un soutien logistique. L’UE reste une puissance civile mais elle n’est pas décidée à devenir une puissance militaire.

La faiblesse de l’engagement européen au Mali à l’appui de l’initiative française confirme les limites de l’Europe de la dépense, présente dans les textes mais rarement dans les faits. Après le rejet par la France, en 1954, de la Communauté européenne de défense (CED), il a fallu attendre le traité de Maastricht, en 1992, pour que l’idée resurgisse et la déclaration franco-britannique de Saint-Malo en 1998 pour qu’elle prenne forme. « L’Union affirment alors Paris et Londres, doit avoir une capacité autonome d’action, appuyée sur des forces militaires crédibles ».

L’année suivante est lancée la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD), devenue dans le traité de Lisbonne la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Peu à peu se met en place, dans les années 2000, sous l’impulsion de l’Espagnol Javier Solana, haut représentant pour la politique étrangère, l’esquisse, encore modeste, d’une politique européenne de défense. Il n’est pas douteux que les événements du Mali portent un coup d’arrêt à cette politique. 

Dans le cadre de la PESD, une vingtaine de missions ont été conduites par les Européens sur plusieurs théâtres extérieurs, en particulier dans les Balkans occidentaux et en Afrique subsaharienne. Si la plupart étaient de nature civile, axées sur l’assistance judiciaire et policière, quelques-unes incluaient l’envoi de forces militaires, notamment en Macédoine (opération Concordia en 2003), en Bosnie-Herzégovine (opération Althéa en 2004), en République démocratique du Congo (opération Artémis en 2003), en Somalie (opération navale Atalanta en 2008), au Tchad et en République centrafricaine (2008-2009). La plus importante, Althéa, a mobilisé sept mille hommes, les autres entre quelques centaines et quelques milliers.

Les missions assignées à l’Union par les traités comprennent le maintien ou le rétablissement de la paix. Elles ne portent pas sur la défense directe du territoire européen mais sur la gestion des crises extérieures qui pourraient menacer sa sécurité. Quelles que soient les difficultés rencontrées par ces interventions, elles sont l’expression de la solidarité européenne. L’envoi de troupes au Mali, si l’Europe en avait eu la volonté, aurait pu s’inscrire dans la continuité de ces diverses opérations. De ce point de vue, l’attitude des Européens apparaît plutôt comme une régression.

Successeur de Javier Solana, la Britannique Catherine Ashton, haute représentante, interpellée par des parlementaires européennes sur sa passivité, leur a répondu que l’Europe ne dispose pas de forces d’intervention. Etrange aveu ! L’Union dispose en effet depuis 2007, au moins sur le papier, d’un instrument militaire appelé « groupement tactique » ou « battle group ». Ces unités de 1500 hommes constituent une force européenne de réaction rapide. Elles sont formées de militaires de plusieurs pays européens rassemblés autour d’une nation-cadre.

En principe, deux de ces groupements sont chaque semestre à la disposition de l’Union. Ils doivent pouvoir être déployés en quinze jours. Au premier semestre 2013, l’un de ces groupements réunit la Pologne, l’Allemagne et la France. Aucun d’entre eux n’a jamais été utilisé. En 2009, la Suède, qui assurait la présidence tournante de l’Union, s’en est inquiétée. Elle a souhaité que les conditions d’utilisation soient assouplies. Peine perdue. Ces groupements tactiques, présentés par l’Europe à plusieurs reprises comme l’embryon d’une défense européenne, sont restés à l’état de projets. La crise du Mali vient de donner à Mme Ashton l’occasion de le reconnaître.

Dans cette logique, les interventions militaires demeurent l’apanage des Etats – seuls ou au sein d’alliances négociées bilatéralement. Le rôle de l’Union européenne se limite à l’exercice du soft power, c’est-à-dire de l’aide humanitaire (la Commission vient d’accroître de 20 millions d’euros son aide au Mali sur un total de 73 millions en 2012 complétés par 38 millions d’euros venant des Etats membres) et de l’aide au développement (qui devra passer par une relance de la stratégie pour le Sahel adoptée en 2011, avec une première enveloppe de 250 millions d’euros « dès que possible »). A ces aides s’ajoutent la mission de formation de l’armée malienne et la contribution au financement de la force africaine (MISMA). Ces actions ne sont pas négligeables, mais elles sont loin de répondre à l’ambition européenne d’une politique de défense commune qui pourrait faire de l’Union une puissance militaire.