Le Caucase est le genre d’endroits où, quand les armes commencent à parler, il est difficile de les faire taire. Telle est la brutale réalité de l’Ossétie du sud, où un petit conflit est en train de s’étendre de manière exponentielle. Laissons de côté les considérations géopolitiques pour l’instant et pensons aux victimes des événements, les citoyens –pour la plupart des Ossètes mais aussi des Géorgiens- qui sont morts par centaines. L’Ossétie du sud est un endroit minuscule et vulnérable, avec pas plus de 75 000 habitants des deux nationalités mélangés dans un patchwork de villages et une capitale de province endormie aux pieds du Caucase.
Le président géorgien Mikheil Saakachvili semble moins s’intéresser aux habitants de l’Ossétie du sud qu’à l’idée de les voir vivre sur le territoire de la Géorgie. Sinon il n’aurait pas lancé un assaut massif d’artillerie sur la ville de Tskhinvali, qui n’offre pas de véritable cible militaire et dont les résidents sont, jusqu’à nouvel ordre, des citoyens géorgiens. C’est une infraction éclatante au droit international humanitaire.
Les dirigeants de Moscou se soucient aussi peu des Ossètes que des Géorgiens. Pour eux, l’Ossétie du sud est un pion devant permettre de ramener la Géorgie et ses voisins dans la sphère d’influence russe. Quant aux Ossètes du sud, ils sont dirigés par des leaders proches des milieux criminels qui auraient dû avoir perdu le pouvoir depuis longtemps s’ils n’avaient pas été le point de ralliement pour la défense contre la Géorgie.
Un conflit évitable
Les origines du conflit résident dans l’une des nombreuses disputes qui ont accompagné la chute de l’Union soviétique. Les Ossètes, un peuple divisé entre le Nord russe et le Sud géorgien, se sentent en général plus à l’aise dans une zone russe que dans le nouvel Etat géorgien post-soviétique. Une petite "guerre sale" avec Tbilissi en 1990-1991 a fait 1000 morts et laissé une énorme amertume.
En dehors du grand jeu politique, les relations entre communautés n’ont jamais été mauvaises. Une décennie après la sécession de fait de la Géorgie en 1991, l’Ossétie du sud est devenu un marigot propice à tous les trafics. En dehors du contrôle de l’Etat géorgien, les Ossètes et les Géorgiens n’ont pas cessé de faire du commerce détaxé au marché de Ergneti.
Quand Saakachvili est arrivé au pouvoir en 2004, il a fait la promesse de récupérer les territoires perdus. Il a fermé le marché d’Ergneti et a tenté d’isoler l’Ossétie du sud, provoquant un été de violences. Se réclamant du roi de Géorgie David le reconstructeur (12e siècle), il annonça que l’intégrité territoriale de son pays serait restaurée avant la fin de son mandat. Il a essayé d’enterrer le cadre de négociations, certes imparfait, proposé par la Russie pour l’Ossétie du sud, mais il n’a pas proposé d’alternative viable.
Provocations russes
De leur côté, les Russes ont accru les enchères et provoqué Saakachvili, leur bête noire, en effectuant une annexion douce de l’Ossétie du sud. Moscou a délivré des passeports russes aux Ossètes du sud et installé des fonctionnaires russes aux postes de responsabilité à Tshinkvali. Les soldats russes, supposés être là pour assurer le maintien de la paix, ont agi comme une armée d’occupation informelle.
Saakachvili est connu pour être un homme volatil, aimant le risque, soufflant le chaud et le froid, tantôt démocrate, tantôt autocrate. A plusieurs reprises, des dirigeants internationaux ont réussi à l’empêcher de commettre l’irréparable. Au cours d’une visite à Washington en 2004, il se fit faire la leçon par Colin Powell, alors Secrétaire d’Etat, qui lui conseilla de garder la mesure. Il y a deux mois, il a failli déclencher une guerre avec l’Abkhazie en cherchant à en expulser les troupes russes, mais des diplomates européens l’en ont empêché. En août 2008, il a fini par succomber à son goût de la provocation et s’est lancé dans le précipice.
La provocation est réelle, mais le président géorgien croit à tort qu’il s’agit d’une guerre qu’il peut gagner avec le soutien de l’Occident. Certes, quand George Bush et John McCain se sont rendus en Géorgie, ils y ont prononcé des discours élogieux à l’égard de Saakachvili et ont été récompensés par la médaille de l’Ordre de Saint-Georges. Mais le président Bush, aujourd’hui, ne peut faire autrement qu’être prudent en public et appeler à un cessez-le-feu.
Lassitude européenne
En Europe, on risque d’être moins bienveillant à l’égard de Saakachvili. Même avant cette crise, un certain nombre de gouvernement, en particulier la France et l’Allemagne, ont exprimé une lassitude à l’égard de la Géorgie (Georgia fatigue). Bien que favorables au succès du gouvernement de Saakachvili, ils n’étaient pas prêts à le prendre pour un démocrate modèle. Les dernières illusions se sont évaporées en novembre dernier quand la police anti-émeutes géorgienne a réprimé au gaz lacrymogène des manifestations à Tbilissi et provoqué la fermeture d’une chaîne de télévision. Mais surtout, les gouvernements européens ont un ensemble de dossiers à régler avec la Russie, et ceci est beaucoup plus important pour eux que le conflit post-soviétique entre Moscou et Tbilissi. Paris et Berlin ont toutes les raisons de dire aujourd’hui qu’ils ont eu raison de ne pas accélérer l’entrée de la Géorgie dans l’OTAN au sommet de Bucarest en avril dernier.
La Géorgie a déjà perdu l’Abkhazie
Les deux parties se comportent mal. Il est effarant de constater que la Russie n’attendait qu’une occasion pour attaquer des villes et des aéroports en Géorgie. Mais on doit aussi forcer la Géorgie à se restreindre, et ce sera pour son bien. Sinon, Mikheil Saakachvili risque de perdre à la fois la stabilité économique qu’il a réussi à atteindre et tout espoir de voir la Géorgie entrer un jour dans l’OTAN. Il semble avoir d’ores et déjà perdu l’Abkhazie, avec aucune perspective de retour pour les 250 000 Géorgiens qui ont fui la région pendant la guerre de 1992-1993. Les Abkhazes ont tout l’air de saisir l’opportunité de dire au reste du monde qu’ils ne retourneront jamais sous l’autorité géorgienne.
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