Les leçons de Vaclav Havel

Les lecteurs de Boulevard Exterieur trouveront ici chaque mardi désormais un éditorial reflétant l’opinion des collaborateurs du site sur un grand sujet de politique internationale.

Avec le Polonais Lech Walesa, le Tchèque Vaclav Havel fut et demeure l’un des grands symboles de la rébellion qui a brisé, il y a vingt ans, le bloc communiste et rétabli la démocratie dans les pays alors soumis à la tutelle de l’Union soviétique. Comme le syndicaliste de Gdansk, l’intellectuel de Prague, homme de théâtre devenu homme de combat au nom de la défense des droits de l’homme, a incarné face à la tyrannie le « pouvoir des sans-pouvoir » dont il devait se faire, avec ses amis de la Charte 77, l’infatigable porte-voix.

Sa disparition, à l’âge de 75 ans, suscite à juste titre une vaste émotion dans le monde. Elle invite à saluer avec respect et admiration celui qui osa tenir tête, obstinément, courageusement, armé de ses seuls mots et de sa seule volonté, à l’oppression d’un système totalitaire qui imposait aux peuples un impitoyable despotisme. Cette leçon de résistance, qu’il a payée de difficiles années de prison, Vaclav Havel l’a donnée, tout au long de sa vie, à sa manière personnelle, modeste, presque humble, mais aussi patiente et résolue.

Dissident exemplaire, il est de ceux qui ont inspiré, par leur lutte contre les autocrates, les révoltes qui, après avoir secoué naguère l’empire soviétique, se sont étendues ensuite à d’autres parties du monde. Aujourd’hui ce sont les sociétés arabes qui découvrent le goût de la liberté. En affirmant haut et fort les droits de l’individu face aux régimes qui les foulent aux pieds pour servir les intérêts d’une caste ou d’un despote, Vaclav Havel a transmis aux générations suivantes un message explosif mais ô combien salutaire.

Quelques années avant la « révolution de velours » qui allait chasser les communistes du pouvoir, il décrivait ainsi son proche avenir : « Je me révolterai encore, en revendiquant mon droit au calme, et pourtant j’accomplirai mon devoir et j’en serai heureux. Comme toujours, je souffrirai, j’aurai peur, je paniquerai, je me culpabiliserai, je me maudirai, je désespérerai mais les gens sauront qu’ils peuvent compter sur moi, qu’ils me trouveront là où est ma place » (Interrogatoire à distance, entretien avec Karel Hvizdala). Les Tchèques ont compris, en effet, qu’ils pouvaient compter sur lui. Ils l’ont trouvé à la place qu’il avait choisie, au cœur de la mêlée.

Mais les Européens ont aussi une dette envers celui qui, porté à la présidence du pays, a encouragé les négociations d’adhésion de la République tchèque à l’Union européenne. Vaclav Havel n’était pas seulement un Européen de raison, convaincu, comme la plupart des autres dirigeants des Etats nouvellement libérés de la domination soviétique, que l’intégration européenne était la seule voie possible pour relancer l’économie et préserver la sécurité. Il était aussi, dans la fidélité à une tradition philosophique dont son ami Jan Patocka, autre porte-parole de la Charte 77, mort après un rude interrogatoire policier, était l’un des principaux représentants, un Européen de passion, pour qui le « souci de l’âme » était au fondement de l’Europe et « l’esprit européen » au centre de son héritage. Pour Vaclav Havel, l’Europe n’avait de sens que si, par delà la satisfaction des besoins matériels qu’elle rendait possible, elle répondait aux aspirations spirituelles de l’homme.

Ce n’est pas un hasard si l’entrée des anciens pays communistes dans l’Union a coïncidé avec une réflexion renouvelée sur les valeurs européennes. Vaclav Havel n’a pas été étranger à ce travail de remise en perspective. Au moment où l’Europe tente de sortir d’une crise qui met à l’épreuve la solidarité entre ses membres, les idées de l’ancien président tchèque peuvent encore servir de guides.