Les politiques européennes en question

Des voix s’élèvent pour refuser l’austérité, récuser les réformes engagées au nom de la compétitivité, prôner le protectionnisme ou demander la fin de la monnaie unique. Il faut écouter ces critiques si l’on veut éviter que le fossé ne se creuse encore entre l’Europe et les citoyens.

De divers pays de l’Union monte un sentiment de défiance, et parfois de rejet, à l’égard des politiques menées par les gouvernements européens avec l’approbation et souvent sous l’impulsion des autorités bruxelloises. Il serait excessif d’en conclure que les peuples en ont assez de l’Europe et qu’ils aspirent à en sortir, mais il est vrai – les résultats des élections italiennes en témoignent parmi d’autres – que les eurosceptiques ont le vent en poupe dans de nombreux Etats et que, sous diverses formes, les orientations recommandées ou avalisées par les institutions européennes suscitent une forte contestation.

On objectera peut-être que les contre-propositions développées par les protestataires sont souvent bien floues et que la plupart des experts les jugent dangereusement démagogiques. Il n’empêche que le débat existe et qu’il tourne, comme l’a rappelé récemment l’ancien député européen Jean-Louis Bourlanges, sur France-Culture, autour de quatre grandes questions, dont se font l’écho ceux qui demandent un renversement complet des politiques européennes.

La première question est celle de l’austérité, à laquelle ont choisi de se soumettre les Etats européens pour réduire leur endettement et ramener leur déficit au-dessous du seuil de 3% du PIB autorisé par le pacte de stabilité. Austérité indispensable, disent-ils, pour redresser les finances publiques et se donner les moyens de relancer la croissance. Austérité suicidaire, répliquent les opposants, qui estiment qu’en diminuant le pouvoir d’achat on rend impossible le retour de la croissance.

La deuxième question est celle des réformes structurelles, qui visent à améliorer la compétitivité des entreprises. L’accord sur l’emploi conclu en France entre le patronat et trois syndicats, qui est censé favoriser à la fois la sécurité et la flexibilité, va dans ce sens. L’Allemagne a donné l’exemple, il y a quelques années, sous l’autorité du chancelier Gerhard Schröder. L’Italie, sous la direction de Mario Monti, a tenté de s’engager dans la même voie. Encouragée par l’Union européenne, cette politique est condamnée par une partie de la gauche, qui dénonce une atteinte aux acquis sociaux.

Troisième question : sortir, ou non, de l’euro. Les souverainistes ont lancé le débat en France, de Marine Le Pen à Nicolas Dupont-Aignan. Ils reprochent à la monnaie unique d’asphyxier l’économie en lui imposant des contraintes insupportables. A gauche, certains appellent aussi les Européens à s’affranchir du carcan de l’euro, mais non Jean-Luc Mélenchon, qui demande une modification des statuts de la BCE. La plupart des dirigeants européens considèrent que les coûts d’une sortie de l’euro seraient bien supérieurs à ceux du maintien de la monnaie unique, mais ils pensent que celle-ci ne peut fonctionner correctement sans une plus grande convergence des politiques économiques.

Quatrième question : protectionnisme contre libre échange. Les partisans d’un protectionnisme européen remettent en cause l’ouverture des frontières aux marchandises des pays tiers, qui placerait, selon eux, le Vieux Continent en position de faiblesse par rapport aux puissances émergentes et accentuerait sa désindustrialisation. Les défenseurs du libre échange leur répondent que l’Europe aurait plus à perdre qu’à gagner en décidant de fermer ses frontières et qu’il lui appartient de rétablir sa compétitivité dans la grande bataille de la mondialisation.

Ces interrogations et ces polémiques font progresser la réflexion sur l’Europe. Plutôt que d’entretenir d’une manière stérile l’opposition entre « pro-Européens » et « anti-Européens », ne serait-il pas préférable d’écouter les critiques dirigées contre les politiques européennes et de tenter d’en tenir compte ? C’est ce que François Hollande s’est efforcé de faire en proposant, avec un succès limité, de corriger les plans d’austérité par un pacte de croissance. Sur les autres sujets, des inflexions sont également possibles en matière de politique de change pour l’euro ou de « réciprocité » dans le commerce extérieur. N’est-il pas temps de mettre sur la table les questions qui fâchent ?