Les trois piliers ébranlés du poutinisme

Vladimir Poutine hésite à faire pression publiquement sur les séparatistes prorusses de l’est de l’Ukraine qui se réclament de lui. Mais il a été placé devant ses responsabilités par John Kerry, le secrétaire d’Etat américain, après la chute du Boeing 777 de la Malaysian Airlines , le jeudi 17 juillet, au-dessus de la zone contrôlée par les rebelles. La Russie s’est engagée à coopérer à l’enquête internationale destinée à déterminer les causes exactes du drame. Des indices concordant laissent à penser que l’appareil a été abattu par un tir de missile sol-air de fabrication russe tiré par les séparatistes.

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la minute de silence de Poutine

Simple coïncidence, les premières informations sur la chute du Boeing 777 de la Malaysian Airlines sont parvenues à Vladimir Poutine alors qu’il se plaignait au téléphone à Barack Obama des dernières sanctions américaines contre son pays. Le drame du vol MH 17 est un coup dur pour la stratégie du chef du Kremlin qui est pris dans un dilemme : il ne peut échapper à de nouvelles sanctions et à un isolement croissant que s’il prend ses distances, dans les faits et non seulement en paroles, avec les séparatistes prorusses de l’est de l’Ukraine mais il ne peut le faire sans risquer de nuire à ses objectifs dans ce pays et d’essuyer des contrecoups en Russie même de la part d’ultra-nationalistes déçus.

Double jeu

Dans un premier temps, il va, de toute évidence, essayer de poursuivre un double jeu. Ses premières déclarations allaient dans ce sens. Elles mettaient en cause la responsabilité politique du gouvernement de Kiev qui a « créé cette situation de guerre sans laquelle la tragédie [du Boeing malaysien] ne se serait pas produite » mais elles ne dédouanent pas les séparatistes. Poutine laisse le soin aux medias russes et à quelques sous-fifres de répandre les théories les plus fantaisistes destinées à innocenter les rebelles que la Russie a armés. Après une réunion de son conseil national de sécurité, il a répété la même ligne : la Russie fera tout pour contribuer à faire toute la lumière sur le drame – elle a voté dans ce sens au Conseil de sécurité de l’ONU et fait pression sur les séparatistes pour qu’ils cessent enfin de dresser des obstacles devant les enquêteurs internationaux —, mais elle interdit toute « ingérence dans ses affaires intérieures ». Autrement dit, ce n’est pas à l’étranger de lui dicter sa conduite vis-à-vis de ceux qu’elle considère comme des ressortissants russes menacés par la « junte fasciste » de Kiev.
Il n’est cependant pas sûr que cette ligne de conduite soit tenable très longtemps. Son sort dépend certes de la manière dont la communauté internationale, et en premier lieu les Européens, réagiront à ce double langage mais le drame du Boeing malaysien ébranle les trois piliers de la stratégie de Poutine à l’œuvre dans la crise ukrainienne.

Ne pas devenir un Etat-paria

Le premier est la politique de puissance poursuivie par le président russe depuis son élection en 2000 et accentuée depuis sa réélection en 2012. Il s’agit de redonner à la Russie dans le monde la place « qui lui revient », c’est-à-dire celle qu’elle occupait du temps de l’Union soviétique. Ce rôle suppose que Moscou soit en mesure de parler d’égal à égal avec les autres puissances, de contrarier les projets des Etats-Unis voire de réduire l’influence globale de l’Occident acquise après la fin de la guerre froide. Mais ce rôle suppose aussi que la Russie ne soit pas isolée, qu’elle ne devienne pas, par son comportement ou celui de ses hommes de main, une sorte d’Etat-paria ; bref qu’elle soit aussi respectée que crainte.
Or le deuxième atout sur lequel comptait Vladimir Poutine dans sa politique ukrainienne, à savoir l’insurrection dans l’est du pays, se trouve fortement dévalué s’il se confirme que le vol MH 017 a bien été interrompu par un missile sol-air tiré par les séparatistes. Comme l’a dit au Conseil de sécurité, le représentant de la France Gérard Araud, « quand on arme des voyous, il ne faut pas s’étonner qu’ils se comportent comme des voyous », mais il n’est pas bon pour Vladimir Poutine, quoi qu’il en ait, d’être surpris en compagnie de voyous. C’est pourtant ce qui vient de se passer. La « guerre par procuration » que mène la Russie en Ukraine comporte des risques de contrecoups dont Moscou pourrait bien faire les frais.
Pourtant, il n’est pas facile pour Vladimir Poutine de prendre ouvertement ses distances avec ses mercenaires. Ces soldats perdus des dernières guerres soviétiques et postsoviétiques, s’ils doivent abandonner l’Ukraine, risquent de semer le trouble dans la partie méridionale de la Russie, voire de se retourner contre leur maître. Dans tous les cas, Poutine apparaitrait comme le traitre qui, contrairement à ses promesses réitérées de « protéger les Russes où qu’ils soient », aurait laissé tomber ses compatriotes. Sa popularité, portée au zénith par l’annexion de la Crimée, en prendrait un coup.

Les "valeurs russes"

Car le troisième pilier de la stratégie poutinienne n’est guère plus solide. A la recherche d’une idéologie de rechange au communisme, l’homme fort de la Russie s’est tourné vers l’orthodoxie, les thèses slavophiles, les mythes eurasiens, servis par quelques « penseurs » qui abhorrent le libéralisme et les valeurs dites occidentales. Mais l’adhésion d’un ancien colonel du KGB à cette pensée est plus opportuniste que sincère.
De plus ces « valeur russes » sont en contradiction avec l’évolution d’une société qui aspire à se moderniser, y compris dans les élites proches du pouvoir qui profitent d’un monde globalisé et dépensent leur argent dans les lieux de perdition de l’Occident honni. Les observateurs russes indépendants en témoignent : la crainte de l’isolement crée la « panique » dans les élites russes qui craignent un effondrement rapide de l’économie.
Or Poutine n’a pas de politique de rechange. Il ne peut guère compter sur les pays émergents, qui certes cherchent à s’émanciper de la tutelle occidentale, mais qui ne veulent pas lâcher la proie mondialisée pour l’ombre eurasienne. Malchance supplémentaire pour le maître du Kremlin : l’avion abattu par ses hommes de main appartenait à un de ces émergents en puissance.