Les zigzags turcs de Nicolas Sarkozy

Edito du 27 décembre 2011

Nicolas Sarkozy n’a pas de grand dessein en politique étrangère. Il traite les dossiers en avocat, les uns après les autres, sans crainte de se contredire d’un sujet à l’autre. Le cas de la Turquie est à cet égard exemplaire. Tantôt elle est traitée comme une partenaire utile pour tenter d’obtenir quelques avantages au Proche-Orient. Tantôt elle devient un bouc émissaire pour rallier quelques suffrages supplémentaires, dans sa double fonction de pays musulman et de responsable du génocide des Arméniens en 1915. A chaque fois, il y a du vrai mais l’ensemble apparaît incohérent et finalement inefficace.

Reconnaissons cependant que Nicolas Sarkozy est resté constant dans son opposition à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne. Ali Babacan, aujourd’hui ministre des affaires étrangères et ancien négociateur turc avec l’Union européenne, se plaît à raconter une anecdote. Alors qu’il n’était pas encore à l’Elysée, Nicolas Sarkozy avait justifié son refus en arguant du fait que l’UE n’est pas faite pour un pays arabe. Ali Babacan avait dû lui expliquer qu’on pouvait être musulman sans être arabe. Le président de la République était même opposé à la poursuite des négociations d’adhésion ouvertes du temps de son prédécesseur. Il s’est fait une raison, sachant qu’il a la possibilité d’interrompre à tout moment le processus puisque chaque décision doit être prise à l’unanimité. Pour se mettre en mauvaise posture, il peut aussi compter sur les Turcs qui refusent de reconnaître un des vingt-sept membres de l’UE, la République de Chypre. Celle-ci assumera la présidence tournante au deuxième semestre 2012. Nicolas Sarkozy propose à Ankara « quelque chose » entre l’adhésion qu’il rejette et le partenariat dont les Turcs ne veulent pas.

Cette position dure n’empêche pas le chef de l’Etat de courtiser les dirigeants turcs quand il pense en avoir besoin. Au début de son mandat, il leur a demandé de servir d’intermédiaires pour que la France puisse renouer avec la Syrie de Bachar el Assad. Les relations Paris-Damas étaient au plus bas depuis l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafik Hariri en 2005. Jacques Chirac faisait porter à la Syrie la responsabilité de la mort de son ami. Nicolas Sarkozy avait besoin des Syriens pour essayer, sans succès, de jouer un rôle dans le processus de paix au Proche-Orient. Ahmet Davutoglu, le ministre turc des affaires étrangères, qui entretenait alors des liens étroits avec les dirigeants de Damas, a joué le jeu.

Et c’est encore une fois au moment où la diplomatie française travaillait à un rapprochement avec la Turquie pour tenter de résoudre la crise intérieure syrienne qu’une initiative intempestive risque de tout compromettre. La proposition de loi sur la pénalisation de la négation des génocides qui vient d’être adoptée par l’Assemblée nationale française vise explicitement les Turcs et le génocide des Arméniens. Outre l’opinion qu’on peut avoir sur les lois dites mémorielles, il est clair que l’impact de cette dernière loi sur la conduite de la politique étrangère française est négatif. Alain Juppé a laissé percer discrètement son mécontentement en appelant « toutes les parties » à ne rien faire pour aggraver la situation.

Certes Nicolas Sarkozy, qui a encouragé la députée UMP Valérie Boyer à déposer sa proposition de loi, n’est pas le seul responsable. Les socialistes, qui avaient été à l’origine d’un autre texte allant dans le même sens, pêchent aussi par électoralisme. Mais ils ne sont pas en charge de la diplomatie française. A juste titre, la France veut jouer un rôle moteur dans la condamnation du régime syrien, auteur de massacres qui n’ont rien à envier à ceux reprochés à Kadhafi, il y a quelques mois. Mais toute solution passe par la Turquie où le ministre français des affaires étrangères était en visite, voilà trois semaines. Après avoir soutenu Bachar el Assad, après avoir tenté de le convaincre de chercher une issue négociée, le premier ministre Recep Tayyip Erdogan et son ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, qui rêve de restaurer une grande diplomatie post-ottomane, auront un rôle essentiel dans la transition. Pour une hypothétique poignée de voix aux prochaines élections, fallait-il prendre le risque de se priver de leur coopération ?