Mamma Li Turchi !

Il y a de nouveau une « question turque », estime Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman, qui dénonce les agressions d’Ankara en mer Egée et son rôle déstabilisateur au Moyen-Orient. Face à la dérive nationaliste du président Erdogan, qui excite les rancœurs au nom de la « glorieuse histoire » de l’empire ottoman, il invite les Européens à réagir pour pousser le pouvoir turc au dialogue et à la négociation.

La guerre au Nagorny Karabakh Mamma Li Turchi ! Cette expression venue du dialecte sicilien signifie « Catastrophe », un peu comme « Mamma mia » ! Elle trouve ses racines dans les razzias commises aux XVIème et XVIIème siècles sur les pourtours de la Méditerranée par les pirates barbaresques qui payaient tribut au sultan. L’arrivée des barbares sur les rivages annonçait horreurs, pillages, massacres des hommes, enlèvements des femmes et des enfants pour nourrir les harems et le corps des janissaires.

Ce sont justement les uniformes de ces derniers que l’actuel président turc exige notamment des gardes qui peuplent son fastueux palais. Dans sa dérive nationaliste, il invoque « la glorieuse histoire » de l’empire ottoman avec moult films, slogans, clichés, excitant les rancœurs. La Turquie d’Erdogan a délaissé les leçons de Mustafa Kemal qui, n’étant pas moins nationaliste, avait pourtant osé affirmer : « La civilisation est à l’Ouest » et donné à son pays une orientation résolument laïque et pro-occidentale.

Cette politique fut-elle la source d’une humiliation dont on sait qu’elle nourrit toujours chez les peuples les pires sentiments de revanche, de vengeance et de violence ? Au cours du XXème siècle, la Turquie n’a pas brillé par le choix de ses alliances et s’est finalement toujours trouvée, peu ou prou, dans le mauvais camp qui fut aussi celui des perdants. Elle est aujourd’hui aux côtés des confréries qui déstabilisent tous les régimes arabes, elle se veut le recours des musulmans déçus par eux et nourrit des ambitions expansionnistes tous azimuts.

Les Européens divisés

Il y a désormais de nouveau « une question turque » qui concerne bien sûr l’OTAN, mais spécialement l’Europe et la Méditerranée. Il va falloir aux Européens trouver la martingale qui permettra de contenir les agressions de la Turquie pour la contraindre à discuter avec ses partenaires avant d’agir de manière de plus en plus brutale. Les Européens sont divisés sur la réponse. Les Français se sont immédiatement solidarisés avec la Grèce et Chypre, bafoués dans leurs droits maritimes internationaux, les Allemands ont préféré tenter une médiation en jouant à « l’honnête courtier ». Les deux actions combinées n’ont pas été inutiles et pourraient contribuer à une solution négociée en mer Egée.

En revanche, que ce soit en Syrie, où la Turquie a une grande part de responsabilité, vis-à-vis des Kurdes, en Libye ou au Nagorny-Karabakh, Ankara est un facteur de déstabilisation qui accroît les tensions et recours aux pires expédients (milices, interventions armées, etc.).

Cette fuite en avant ne sera pas arrêtée par la seule bonne volonté de diplomaties intéressées. L’Europe est là confrontée, une fois encore, à son dilemme originel : n’étant ni un Etat ni un empire, construite par et pour la paix, l’usage de la force, la fermeté, la confrontation n’appartiennent pas à son logiciel. Personne ne souhaite entraîner l’Europe dans des conflits. Ce sont eux qui viennent à elle et ils se rapprochent toujours davantage. Elle doit réagir avant d’y être contrainte. L’attitude à l’égard de ce dangereux et turbulent voisin sera le premier test de sa détermination.