Mauvais temps pour les dictateurs africains

Une sortie de crise semble se dessiner au Zimbabwe. Le président Robert Mugabe et le chef de l’opposition Morgan Tsvangirai ont signé lundi 21 juillet un accord qui les engage à négocier un nouvel ordre politique au Zimbabwe, paralysé depuis un simulacre d’élection présidentielle fin juin. Les deux adversaires ont signé le document aux côtés du président sud-africain Thabo Mbeki, chargé par l’Afrique australe d’une médiation au Zimbabwe. Contrairement aux habitudes du passé, les dictateurs africains sont aujourd’hui de plus en plus isolés sur le continent, selon l’analyse de Jonathan Tepperman dans Newsweek (édition du 14 juillet). Extraits (traduction et résumé : LD). 

Il fut un temps, en Afrique, où une quelconque élection truquée avec quelques centaines de morts à la clé n’aurait pas soulevé le moindre étonnement et n’aurait été condamnée par aucun autre leader africain. A l’époque de Mobutu au Zaïre ou d’Idi Amin en Ouganda, les meurtres de masse étaient la règle plutôt que l’exception. Rappelons-nous le Rwanda il y a quatorze ans, et plus récemment le Congo ou le Soudan : à chaque fois, la plupart des leaders africains gardaient le silence et ne critiquaient pas leurs collègues.

Mais l’Afrique a changé profondément depuis cette époque-là, et Robert Mugabe ressent peut-être un peu de nostalgie. Alors que la violence au Zimbabwe a explosé à l’approche du second tour des élections présidentielles, et alors que Mugabe était déterminé à payer le prix pour ne pas les perdre, un concert de protestations s’est fait entendre.

Nouvelle donne sur le continent

Dans la plupart des pays voisins du Zimbabwe, un ensemble de dirigeants allant du révolutionnaire marxistre José dos Santos en Angola à d’anciens amis de Mugabe comme le président de Tanzanie Jakaya Kikwete ont exprimé leur dégoût devant la façon dont le président du Zimbabwe a transformé le second tour des présidentielles en sinistre farce. Même Nelson Mandela, dont on connaît la réticence à critiquer d’autres leaders africains, a décidé que cette fois c’en était trop. Le 25 juin, à l’occasion de son 90e anniversaire, il a publiquement critiqué la « tragique faillite du leadership » au Zimbabwe. Sans mentionner le nom de Mugabe, la cible était clairement identifiée.

Il n’y a pourtant rien de nouveau dans la violence au Zimbabwe (au moins 80 personnalités de l’opposition ont été tuées par les hommes de main du ZANU-PF, certaines sources vont jusqu’à évoquer le chiffre de 500 opposants tués). Ce n’est pas non plus la crise économique spectaculaire au Zimbabwe qui explique le mépris croissant de l’Afrique pour Robert Mugabe, qu’on voyait jadis comme un héros révolutionnaire.

(…) Ce qui a changé, c’est l’Afrique. Au cours des quatre dernières années, d’après le Département d’Etat américain, il y a eu plus de 50 élections démocratiques sur le continent, à tous les niveaux. Le Sierra Leone, le Libéria et le Mozambique ont récemment connu des élections assez honnêtes. Même le Kenya a fini par se doter d’un gouvernement représentatif après des élections contestées. Presque les trois quarts des nations d’Afrique sub-saharienne sont désormais classées comme « libres » ou « presque libres » par l’ONG américaine Freedom House. Une progression considérable depuis 1990, où il n’y en avait que moins de la moitié. Avec le progrès de la démocratie, la solidarité révolutionnaire n’est plus ce qu’elle était. Il est loin, le temps où les dirigeants africains se serraient les coudes dans leur lutte contre l’impérialisme.

Fin d’une époque

En divisant ses alliés, “Mugabe a réalisé quelque chose d’impensable”, selon le professeur John Makumbe, qui enseigne la science politique à l’Université du Zimbabwe. "Nous sommes en train d’assister à un phénomène sans précédent : c’en est fini de l’époque où les leaders africains se soutenaient solidement les uns les autres". Nicholas van de Walle, un expert à la Cornell University, note que "Mugabe est mauvais pour le business. Il est en train de démolir le tourisme dans les pays voisins, Botswana, Zambie et Malawi. Il tire toute la région vers le bas. Sans compter le problème des réfugiés, qui déstabilise les pays voisins".

La Southern African Development Community (SADC), qui comprend 14 Etats, inclut certaines des jeunes démocraties les plus avancées du continent, et celles-ci sont particulièrement vives à dénoncer le régime de Mugabe. Levy Mwanawasa, le président de Zambie actuellement à la tête de la SADC, explique que le comportement de Mugabe est "terriblement embarrassant pour nous tous". Le président du Rwanda, Paul Kagame, dit que l’élection a été une "farce".

Le Rwanda est à l’opposé du Zimbabwe, il incarne la nouvelle Afrique face à la vieille Afrique de Mugabe. Bien que Kagame soit parfois critiqué pour son refus de tolérer la dissension, il a réussi à stopper l’effusion de sang et le conflit ethnique qui a failli détruire son pays en 1994, et il a mis en place une économie moderne autour des nouvelles technologies, qui a affiché une croissance de 6,3% l’an dernier.

Le problème sud-africain

Alors que l’isolation de Mugabe s’accentue, il entraîne vers le bas la réputation d’un autre leader : le président sud-africain Thabo Mbeki. Bien qu’il ait été désigné par le MDC comme médiateur sur le Zimbabwe, Mbeki a refusé de dénoncer son ancien allié (la Namibie et le Malawi n’ont rien fait non plus, mais compte tenu de leur taille, ce silence est moins lour de signification).

L’opinion publique sud-africaine s’est retournée contre Mugabe, surtout à cause de l’arrivée de 3 à 4 millions de réfugiés. Jacob Zuma, le président de l’ANC, considère que la situation au Zimbabwe est « hors de contrôle ». Quant à l’archevêque Desmond Tutu, ancien défenseur de Mugabe, il l’a récemment qualifié de « sorte de Frankenstein ». Le silence assourdissant de l’Afrique du sud entame la crédibilité de Thabo Mbeki chez lui comme à l’extérieur du pays.