Nicolas Sarkozy et l’enseignement de l’histoire

Le Président de la République fait lire en classe la dernière lettre du très jeune Guy Môquet ou propose que chaque enfant prenne en charge la mémoire d’un enfant juif disparu dans la grande tourmente. Cette démarche, bien dans l’air du temps, s’inscrit dans une tradition de ’pédagogie des victimes’. Incitant à la prise en charge mémorielle par les écoliers des enfants de la Shoah, et demandant un travail de mémoire et de deuil, il transgresse la frontière qui doit séparer la mémoire du travail d’histoire. La mémoire est légitime quand elle est entretenue par une famille ou par une communauté. En classe, l’histoire reconnaît la légitimité de la mémoire des communautés mais, pour paraphraser Paul Ricoeur, c’est l’histoire seule qui soigne ces mémoires blessées.

 

Comment enraciner et perpétuer une communauté nationale ? Faut-il célébrer la gloire des héros et panthéoniser les grands hommes, ou bien, au contraire, entretenir le patriotisme en déplorant les victimes, en exaltant les sacrifiés ? Jusqu’aux années 1960, l’enseignement de l’histoire a eu recours à la figure du héros pour enraciner les mythes fondateurs et servir de support aux leçons de morale. L’enseignement de l’histoire transmettait le roman national, dont les héros étaient la substance même, la part vivante et concrète. Aujourd’hui, le « devoir de mémoire » renvoie quasi exclusivement aux victimes. Les héros ont disparu des manuels.

Avant 1789, l’histoire sainte, seule réputée porteuse de vérité, a longtemps été exclusive. Dans le cadre de cet enseignement, le saint était fondateur de rites, il répandait ses bienfaits sur les hommes, il subissait le martyre et donnait ainsi une leçon de fidélité et de courage en sacrifiant sa vie pour témoigner de sa foi. Puis, au XIXe siècle, une histoire laïque des héros s’est lentement imposée à l’école face aux héros de l’histoire sainte. Les grands hommes (savants, médecins, philanthropes, artistes…) ont occupé la première place dans l’enseignement de l’histoire. Après la défaite de 1870, l’histoire a utilisé les héros pour inculquer aux jeunes enfants du peuple le patriotisme, placé au centre des finalités de l’enseignement de l’histoire à l’école.

Entre 1870 et 1914, Ernest Lavisse, instituteur national selon le mot de Pierre Nora, régentait l’organisation et le contenu de l’enseignement de l’histoire de l’école primaire à l’agrégation. « Le vrai patriotisme, écrivait Lavisse, est à la fois un sentiment et la notion d’un devoir (…) L’histoire doit cultiver le sentiment et préciser la notion (…). Il y a dans le passé une poésie qu’il faut verser dans les jeunes âmes pour y fortifier le sentiment patriotique. Faisons leur aimer nos ancêtres gaulois et les forêts des druides, Charles Martel à Poitiers, Roland à Roncevaux, Godefroi de Bouillon à Jérusalem, Jeanne d’Arc, Bayard, tous nos héros du passé, même enveloppés de légendes. Car c’est un malheur que nos légendes s’oublient (source Histoire du Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire coordonné par Ferdinand Buisson (4 tomes, Hachette 1878-1887).

Lavisse décrit un monde moderne uniquement orienté autour des intérêts, et donc privé de poésie, une religion qui n’a plus de prise sur les âmes, c’est donc le rôle de l’Ecole de chercher dans l’âme des enfants l’étincelle divine, animons la de notre souffle, et qu’elle échauffe ces âmes réservées à de grands devoirs (…) Pour tout dire, conclut-il, si l’écolier n’emporte pas avec lui le vivant souvenir de nos gloires nationales ; s’il ne sait pas que ses ancêtres ont combattu sur mille champs de bataille pour de nobles causes ; (…) s’il ne devient pas un citoyen pénétré de ses devoirs et un soldat qui aime son drapeau l’instituteur aura perdu son temps.

Le seul héros qui vaille pour Ernest Lavisse est celui qui défend sa patrie voire peut-être celui qui l’illustre. Les héros sont inséparables d’un lieu, d’un moment et d’un acte, Charles Martel à Poitiers, Roland à Roncevaux, par exemple. La pédagogie du héros exige qu’il soit mis en scène : l’enseignement de l’histoire passe par l’image, qui permet l’identification de chaque héros à partir de quelques symboles, comme les saints des images pieuses, l’image est reproduite afin que toute une classe puisse la voir ; elle fixe un moment d’histoire, ainsi fait-elle rêver. La succession des images, symbole après symbole, construit l’histoire de la France. La chaîne héroïque donne existence, profondeur et couleur à la patrie.

La construction du « héros symbole » atteint son achèvement et ses limites dès la Première guerre mondiale. Le soldat qui reçoit les honneurs, non du Panthéon, mais de la flamme éternelle de l’Arc de triomphe - mémorial organisé pour célébrer les héros vainqueurs des batailles napoléoniennes - représente l’immense foule anonyme des soldats, il n’a accompli aucun acte répertorié comme héroïque, il a tenu, il a tenu comme les autres dans la boue et le froid. Mais ce soldat inconnu est-il réellement un héros victorieux ? L’ambiguïté est profonde, aussi profonde que sur ces monuments aux morts des places de village où les mères pleurent leurs fils et leurs époux disparus. Ce sont des victimes qui sont ainsi honorés. Et c’est bien comme victimes qu’ils sont enseignés dans les écoles et plus particulièrement sans doute dans ces écoles rurales dont les fenêtres ouvrent sur le monument aux morts. Le plus jamais ça qui résume l’enseignement civique de la Grande guerre ne ressemble guère à un appel enthousiaste aux ressorts de l’héroïsme conquérant. Ce patriotisme de repli implique-t-il pour autant la disparition du héros ? Ce n’est pas certain. Le héros est lié à toutes les exaltations de la patrie, même si elle se referme sur ses malheurs : le maréchal Pétain est en 1940 le héros morose d’une France malheureuse et vaincue. Il porte d’ailleurs avec lui toutes les douleurs des deux conflits.

Progressivement, dans les années 1960, deux grands mouvements se sont conjugués pour transformer l’enseignement de l’histoire. Un mouvement scientifique d’une part : il ne fallait plus enseigner ni les héros, ni les grands hommes, mais les évolutions lentes des structures - le climat, la production, les prix, les courbes démographiques, les mentalités et les cultures - qui permettent de comprendre la vie de tous et de chacun. Un mouvement idéologique d’autre part : la véritable histoire n’est pas celle des puissants mais celle des humbles, l’histoire de ceux qui subissent le pouvoir et non pas l’histoire de ceux qui l’exercent. Le sentiment patriotique est présenté comme un leurre que les classes dirigeantes ont substitué au sentiment religieux, à l’âge des foules, pour faire supporter aux dominés leurs conditions d’existence.

A partir des années 1960, le génocide des Juifs - le mot Shoah est beaucoup plus tardif - devient un passage obligé de l’enseignement de l’histoire ; ce changement de paradigme est aussi contemporain de l’irruption de la mémoire dans la réflexion sur l’histoire. Alors ce sont les groupes de victimes, les Arméniens, les descendants d’esclaves, les fils et petits-fils des colonisés qui frappent à la porte de l’histoire, qui manifestent pour avoir leur place dans les programmes et les manuels scolaires. Pourquoi cette volonté de reconnaissance ? De même que naguère les héros, les victimes du passé donnent identité au groupe qui s’en réclame.

Les manuels d’aujourd’hui reflètent le chemin parcouru. Les héros ont disparu des manuels d’histoire des collèges et lycées. Les grands personnages de l’histoire ne sont pas ignorés par les manuels, mais ils sont presque toujours envisagés avec distance et recul critique. Ils n’existent guère par eux-mêmes, ils n’incarnent plus une entité patriotique abstraite, mais ils sont simplement liés à un moment de l’histoire qu’ils permettent d’illustrer. L’histoire de France n’est plus construite autour de héros ou de modèles héroïques.

Les derniers programmes d’histoire au lycée inscrivent les mémoires de la Seconde guerre mondiale parmi les objets d’étude consacrés à la France depuis 1945. Dans le récent manuel d’histoire franco-allemand (Nathan 2006, sous la direction de Guillaume Le Quintrec), on peut lire que « la mémoire tragique du génocide a peu à peu éclipsé la mémoire héroïque des combattants ». Pour souligner encore plus fortement cette opposition, le manuel présente deux images en antithèse : un cimetière américain en Normandie pour symboliser la mémoire héroïque des ’soldats de la liberté’, la reproduction d’éditions du Journal d’Anne Frank pour symboliser la mémoire tragique des victimes de la Shoah. L’opposition est nettement articulée : le devoir de mémoire renvoie quasi exclusivement aux victimes.

On le constate les décisions de Nicolas Sarkozy sont bien dans l’air du temps. Incitant à la prise en charge mémorielle par les écoliers des enfants de la Shoah, et demandant un travail de mémoire et de deuil, il transgresse la frontière qui doit séparer la mémoire du travail d’histoire. La mémoire est légitime quand elle est entretenue par une famille ou par une communauté. En classe, l’histoire reconnaît la légitimité de la mémoire des communautés – mais, pour paraphraser Paul Ricoeur, c’est l’histoire seule qui soigne ces mémoires blessées. Peut-on, aujourd’hui, réinstaurer une histoire des héros ? Peut-on retrouver, sans déploration, un élan construit sur une histoire ? Il faudrait s’appuyer sur l’écriture d’un nouveau roman national. La synthèse Michelet/Lavisse s’épuise, nous avons besoin d’une autre synthèse républicaine.