Le "facteur Bush"
Jamais avant lui un président américain n’avait nui à l’image et à la réputation de son pays. Jamais les Etats-Unis n’avaient perdu autant de pouvoir, en deux mandats. Guerre d’agression ; Abou Graïb, Guantanamo, fin des efforts de désarmement, blocage sur le climat, déficit record des finances publiques et extérieures, Nouvelle-Orléans, corruption, crise économique et financière – qui pourrait reprocher aux Américains de vouloir le changement ? Les Américains ne pouvaient pas confier la grande réforme dont le pays a besoin (et que John McCain lui aussi avait annoncée) à un Républicain.
Barack Obama a réussi à faire de l’élection un référendum sur la politique de Bush. Malgré les dénégations de McCain, il est parvenu à présenter la candidature du sénateur républicain comme une sorte de troisième mandat du président sortant. Quarante-huit heures avant le vote, le vice-président Dick Cheney a apporté son soutien à John McCain mais cette décision tardive a été vue par les électeurs comme le baiser de Judas, tant Bush et ses amis étaient impopulaires.
La crise du conservatisme
Ce n’est pas seulement l’impopularité du président qui a joué en faveur d’Obama. Ce sont aussi des forces historiques plus profondes. Une ère conservatrice est arrivée à son terme. Elle avait commencé en 1964 avec Barry Goldwater et avait atteint la Maison blanche en 1980 avec Ronald Reagan. Depuis, elle ne l’a jamais quittée, même quand Bill Clinton en était le locataire.
Quatre principes fondamentaux caractérisent ce conservatisme : la baisse des impôts, la dérégulation, un fort budget militaire et des valeurs religieuses. Derrière ces principes s’est rassemblée une coalition hétérogène. Jusqu’en 2005 elle a été représentée par George W. Bush, puis l’effritement a commencé. En partie parce que la « révolution reaganienne » avait échoué, en partie parce qu’elle avait été menée à son terme.
Quand Reagan était président, le taux le plus élevé de l’impôt sur le revenu était de 70%. Aujourd’hui il est à 38%. C’est un succès énorme et les citoyens américains en ont profité. Dans ce domaine, on peut dire : « mission accomplie ». Mais on ne peut plus mener une campagne électorale seulement sur ce thème. La déréglementation a pendant longtemps été un des moteurs de la croissance ; à la fin, elle a été une des causes de la crise.
En tous cas, la déréglementation inconditionnelle a été désavouée. De même la politique de sécurité fondée sur l’unilatéralisme et la force. Et enfin, les valeurs de la religion ont été relativisées par la crise, comme au moment de la grande dépression de 1929 à 1932. En bref, les conservateurs américains ont besoin d’une cure d’opposition.
La guerre en Irak
Elle a apparemment été la grande absente de la fin de campagne. Dans les sondages sortis des urnes, seuls 10% des électeurs déclaraient que la guerre en Irak était la principale motivation de leur vote. Lors des élections au Congrès en 2006, ils étaient encore 56%. Près des deux-tiers des Américains pensaient alors que les Etats-Unis perdaient du terrain en Irak. Aujourd’hui une majorité pense que les Américains progressent dans leurs efforts de stabilisation. Ce changement complet de l’opinion ne semble pas avoir nui à Barack Obama, ni profité à John McCain, pourtant le plus chaud partisan du « surge » (le renforcement des troupes et le changement de stratégie qui a eu lieu en 2007). Avec les succès remportés en Irak, la guerre a disparu des préoccupations. "La victoire a mangé son père".
La crise économique
Ce fut la « surprise de septembre », comme le disent certains historiens américains. Avant le 15 septembre, John McCain faisait la course en tête. Après, il est tombé avec les cours de Wall Street. Quand les gens sont touchés au porte-monnaie, ils renvoient le gouvernement. Ce n’est pas sans raison que les républicains ont été rendus responsables de la crise. Il est vrai qu’un rôle aussi modeste que possible de l’Etat dans la conduite de l’économie fait partie des principes conservateurs. Et il est indiscutable que les marchés financiers ont souffert d’un manque de réglementation qui les a entraînés vers la ruine.
Toutefois, les Républicains ne sont pas les seuls responsables. Ce sont des spécialistes démocrates des finances qui, dans les années 1990, ont interdit la surveillance des marchés des produits financiers dérivés. Ce sont eux qui ont créé Fannie Mae et Freddie Mac, les deux géants de l’immobilier soutenus par l’Etat, et qui ont inventé des crédits hypothécaires toujours plus risqués. Celui qui se permettait de lancer des avertissements était considéré comme raciste parce que c’étaient les Noirs pauvres qui profitaient le plus de ces facilités pour devenir propriétaires.
Mais ces dernières réflexions ont finalement peu compté. En temps de crise, les gens recherchent la sécurité auprès de l’Etat, et ce sont les Démocrates qui symbolisent ce « plus d’Etat ». L’individualisme et l’esprit d’entreprise, les vieilles valeurs américaines, ont été relégués, semblent-ils, dans les discours du dimanche. Obama aurait pu se contenter de ne rien dire, il aurait tout de même profité des conséquences de la crise.
Le facteur McCain
Obama est apparu prudent voire hésitant, mais après avoir pris une décision, à la suite d’une longue concertation, il s’est montré décidé et capable de penser stratégiquement, tranquille et apaisant. McCain lui, est changeant, erratique, imprévisible, prêt à prendre des décisions risquées, se contredisant sans cesse, évitant de choisir une ligne et de s’y tenir.
Et pourtant John McCain apparaissait comme le seul Républicain en mesure de battre un Démocrate en ces temps difficiles pour les conservateurs. Pas un homme de l’orthodoxie partisane mais un homme du centre. Quelqu’un qui pouvait dépasser sa base partisane et attirer les électeurs indépendants.
Or McCain s’est égaré dans sa propre campagne. Son chemin ne l’a pas conduit au centre, où la victoire l’attendait, mais vers la droite, vers les hauts lieux du républicanisme. Il avait toujours été suspect à la droite du parti, notamment aux fondamentalistes chrétiens. Il devait donc se couvrir sur sa droite, pour se garder des coups des francs-tireurs. Il a utilisé Sarah Palin comme bouclier et a abandonné un peu plus les positions centristes.
Il aurait dû se positionner comme un réformateur prudent pour pouvoir tenir tête à Obama. Au lieu de quoi, il a continué ce qui pouvait lui être utile pendant les primaires mais fatal au moment de l’élection, il s’est rapproché des conservateurs, alors que Sarah Palin couvrait déjà ce terrain. Il a laissé quasi-volontairement le centre à Obama. Fin octobre, 30% seulement des électeurs qui se déclaraient indépendants étaient prêts à voter pour lui contre 50% à Obama, l’équivalent d’une condamnation à mort en termes électoraux.
