Penser la France au 21e siècle

La France est-elle préparée aux grands enjeux collectifs du 21ème siècle, la révolution démographique, le défi écologique, le grand bazar des marchés globalisés ? Saura-t-elle anticiper les changements du monde et se replacer au cœur du jeu des pouvoirs et des puissances du 21ème siècle ? Ou au contraire va-t-elle préférer résister en tentant de ralentir ces évolutions et profiter avec d’autres le plus longtemps possible des avantages acquis aux siècles précédents ? A-t-elle toujours une vision spécifique à offrir à ses partenaires comme contribution à l’avenir ?

Nous sommes sortis de la guerre froide depuis maintenant quinze ans et le logiciel stratégique que nous continuons d’utiliser fait toujours une large place à une forme de volontarisme. Mais les circonstances ont changé et notre volonté stratégique s’appuie trop facilement sur le postulat commode de la malléabilité de notre environnement et de la complaisance de nos partenaires.

La loi du nombre s’impose à tous et surtout à tous les pays qui, comme la France ont su à un moment de leur histoire tirer un parti de puissance et d’influence de leur poids démographique ou plutôt de leur supériorité démographique sur leurs voisins. Et cette loi d’airain du nombre et du développement lance un défi à l’imagination, à la réactivité et à l’intelligence de nos concitoyens qui vont devoir collectivement définir le modèle de société adaptée à cette position nouvelle de puissance moyenne dans l’échiquier mondial.

La planète a vu sa population tripler depuis que le général de Gaulle dessinait les contours de la posture stratégique de la France dans les années 1960. Il faut maintenant que la France redéfinisse sa place, son rôle dans cette nouvelle société des hommes dont le centre de gravité n’est plus dans le monde occidental mais bien loin d’ici en Asie. La loi du nombre est implacable mais elle ne dessine pas une carte exacte et stable du pouvoir et des puissances. A la France de savoir s’y tailler une place à sa mesure et de valoriser ses atouts. L’un d’entre eux, et non des moindres, patiemment assemblé pendant un millénaire, est la valorisation méthodique de sa position géopolitique.

De Gaulle avait l’habitude de parler de l’Europe « de l’Atlantique à l’Oural ». A une extrémité la Russie, à l’autre, la France. La mondialisation n’a pas modifié la géographie ni invalidé l’histoire. Toutes deux ont façonné la personnalité stratégique de la France et mis en évidence sa nature de pays charnière, extrémité occidentale de la masse continentale européenne, presqu’île de l’archipel européen baignée par la Manche, l’Atlantique et la Méditerranée. C’est cette donnée géographique qui conduit à l’équation stratégique française avec ses trois grandes variables, continentale, méditerranéenne et mondiale. Aucune stratégie française ne peut rester muette ou infirme à l’égard d’une de ces trois dimensions.

L’axe continental Ouest-Est est aujourd’hui mieux organisé que jamais par la construction européenne qui arrime ensemble France et Allemagne et autour d’elles organise le puzzle européen de façon conséquente. On peut estimer qu’avec le traité de Lisbonne les Européens sont arrivés à un degré d’intégration politique, économique et social qui convient au plus grand nombre et qui permet d’aborder le siècle avec des instruments collectifs à l’efficacité suffisante pour jouer un rôle conséquent dans le concert mondial.

Mais la France doit encore contribuer à consolider son pouvoir stable dans quelques directions décisives pour lesquelles son avis sera déterminant : le choix des grands représentants de l’Union qui l’incarneront à partir de 2009 environ ; la clarification des frontières orientales de l’Europe dont dépend son format à venir ; et le degré de sa capacité d’action extérieure autonome. Il faut que la France restaure non seulement sa crédibilité entamée par le référendum de 2005 mais aussi sa marge de manœuvre pour garder des degrés de liberté suffisants ailleurs. Notre liberté d’action et notre autorité au 21ème siècle dépendront de notre sens des responsabilités européennes. Ce point doit guider notre réflexion stratégique.

L’axe méditerranéen ensuite. La réflexion transméditerranéenne qui se développe aujourd’hui vient à point nommé relancer la stratégie euro-méditerranéenne minée par les écueils politiques qui bouchent la route d’un marché unifié à l’horizon 2010. Ce projet articulé sur des actions concrètes en faveur d’un développement durable et sécurisé est vivement contesté par l’Allemagne fédérale qui s’inquiète de voir la France disposer d’un champ de légitimité et d’action hors du cadre européen et ouvrir de nouveaux espaces de solidarité proche. Cette question de « psychostratégie » est d’importance et peut également englober la dimension africaine sous-jacente de notre politique extérieure. S’il est probable que la France doive replier l’essentiel de son action extérieure en Afrique dans un cadre collectif et global, celui des relations UE/UA (Union africaine), cela est un peu moins vrai s’agissant de la Méditerranée. Si l’on veut que la Méditerranée redevienne un carrefour de peuples, de civilisation et de progrès, il faut laisser les riverains s’en occuper en priorité. Ce débat est important parce que la Méditerranée doit pouvoir devenir un laboratoire de la mondialisation au 21ème siècle comme l’Europe a été le laboratoire du dépassement des nationalismes au 20ème siècle.

L’axe de la présence française au monde, pour finir : la France au 21ème siècle ne peut s’affranchir de cette dimension sans déchoir délibérément. Mais a-t-elle encore les moyens de peser sur la régulation du monde au grand large ? Sans doute, si elle sait anticiper les évolutions prévisibles de l’ordre du monde et du système de plus en plus complexe qui le règle. De l’ONU, le bon sens dit qu’elle ne peut rester indéfiniment le lieu témoin de l’état du monde, de ses principes et de ses rapports de force de la fin de la deuxième guerre mondiale. L’avantage dont la France y dispose au Conseil de sécurité doit être mutualisé au niveau européen pour commencer ; mais c’est toute la représentativité de la planète qui est en jeu et qui nécessite un autre conseil d’administration.

C’est une autre formule plus souple et plus déliée que la France pourrait promouvoir, non l’élargissement ou le clonage méthodique des institutions qui ont permis de stabiliser et de développer le continent européen (OTAN, Commission européenne, Union européenne…), mais l’assistance sous forme d’ingénierie politico-économique souple permettant l’acclimatation locale des notions encore largement occidentale de droits de l’homme, de démocratie parlementaire, d’économie libérale et d’étatisme souple. La dérégulation totale de structures traditionnelles souvent archaïques au nom d’une modernité dont nous serions porteurs doit être réfrénée et sans faire du relativisme une méthode de développement, il est sûr que la France pourrait assurer la promotion d’un ordre plus différencié qui laisserait plus de place à des équilibres régionaux.

Dans cette perspective, une réflexion générale sur le désarmement lancée non pas à partir d’une action commune européenne ou euroatlantique pour contrer un supposé réarmement asiatique mais en liaison étroite avec les acteurs émergents de la planète, serait d’une grande utilité. En analysant ensemble leurs besoins de sécurité et les garanties que nécessite leur développement, on pourrait éviter que leurs craintes couplée à la peur et à l’intransigeance occidentale ne conduisent à une dangereuse confrontation.