La crise dure depuis quatorze mois, mais depuis le mois de septembre elle a changé de nature : il s’agit désormais d’une crise systémique globale, la plus grave que nous ayons subie depuis l’entre-deux-guerres.
Recapitaliser les banques
Trois problèmes interagissent. Tout d’abord, tout le monde prend conscience, dans la communauté financière, que les banques sont très fortement sous-capitalisées par rapport à la masse de leurs actifs douteux –qu’elles avaient parfois essayé d’expulser de leurs bilans par la titrisation, pendant la phase d’expansion massive du crédit, entre 2003 et 2007. Les opérations de recapitalisation qui ont été menées au coup par coup, en général avec un temps de retard, se sont révélées très insuffisantes. Le Trésor américain et la Réserve fédérale ont été les premiers à prendre conscience qu’il fallait désormais adopter des mesures non plus tactiques, mais stratégiques et globales, à destination de toutes les banques potentiellement en difficulté, consistant soit en des opérations de recapitalisation, soit en des rachats de créances douteuses, afin de reconstituer un marché là où il n’y en a plus. Cette semaine, le gouvernement britannique a agi de même en direction des huit principales banques du Royaume-Uni, en adoptant un plan d’ensemble pour redonner aux banques la capacité de gérer leurs créances douteuses et de reconstituer des bilans acceptables.
Relancer le "système sanguin de l’économie"
La monnaie fait également problème – ce qui montre bien que nous sommes dans une crise systémique. La monnaie est un bien collectif, mais elle peut faire l’objet d’appropriations individuelles ; et c’est ce qui se passe actuellement sur les marchés de gros de la liquidité : chacun essaie de capter le maximum de ressources liquides, et surtout de ne plus les prêter. Or le marché de gros de la liquidité est véritablement le système sanguin de l’économie mondiale. Depuis le mois d’août, les banques centrales ont tenté une série d’innovations pour le réanimer, mais sans succès, et il s’est complètement arrêté à partir de la faillite de Lehman Brothers, le 13 septembre. En conséquence, les banques centrales ont eu recours à des mesures extraordinaires consistant à remplacer le marché de gros de la liquidité par une alimentation des banques en lignes de crédit de plus en plus importantes, allant jusqu’à 600 milliards de dollars par jour ; elles se sont engagées également dans des opérations coordonnées pour assurer les alimentations en devises : la pénurie de dollars liquides les a ainsi obligées à conclure des accords de swap à des niveaux considérables. Actuellement donc, le marché interbancaire, ou plus généralement le marché de gros de la liquidité est entre les mains des banques centrales.
Stopper la spirale de la dette
Enfin, tous les agents économiques perçoivent que la récession s’installe. Il pourrait en résulter un « effet de second tour » : la crise économique risque d’alimenter la crise financière. En effet, une récession l’année prochaine entraînera une très forte baisse des profits ; or beaucoup d’entreprises européennes et américaines sont fortement endettées, notamment à travers des opérations de LBO – leverage buy out –, qui se révèlent extrêmement dangereuses en cas de chute des marchés boursiers. La crise aurait d’ailleurs pu commencer de cette façon. La « cuvée » la plus importante de LBO datant de 2006, nous sommes face à un enchaînement très dangereux : au bout d’un délai de trois à cinq ans, les fonds de private equity mettent généralement en bourse les entreprises concernées, ou bien ils les revendent à d’autres fonds. Or, les fonds de private equity n’ont plus d’argent disponible puisqu’ils se financent sur les marchés monétaires, comme les hedge funds. Les pertes potentielles sont donc considérables. L’autre élément inquiétant concernant les entreprises, c’est le fait que beaucoup d’entre elles se sont endettées pour racheter massivement leurs actions en vue de « booster » les dividendes versés ; dans d’assez nombreux secteurs, les entreprises présentent donc des bilans assez fragiles. Selon sa sévérité, la récession peut ainsi placer les banques devant un montant plus ou moins important de dettes insolvables des entreprises ; il peut en résulter un credit crunch. C’est de cette façon qu’une récession peut se transformer en dépression économique : à mesure que les couches de dettes devenues insolvables s’accumulent, le coût du crédit augmente alors qu’il faudrait le faire baisser.
Face à cette crise à trois dimensions, les autorités ont réagi aussi bien qu’elles le pouvaient, quitte à changer radicalement de politique.
L’action des banques centrales
La Réserve fédérale américaine vient ainsi d’adopter deux mesures extraordinaires. Avant-hier, elle a décidé de prêter directement de l’argent aux entreprises, en achetant leur papier commercial sans exiger de garanties. Cela revient à sauter par-dessus les banques, ce qui prouve bien à quel point le marché de la liquidité ne fonctionne plus. Et hier, elle s’est engagée dans une coordination sans précédent avec d’autres banques centrales. Agissant hors du cadre habituel des réunions de comité de politique monétaire, afin de mieux frapper les esprits, six banques centrales ont décidé de baisser leurs taux de 50 points de base. Quel contraste avec les propos tenus par les responsables de la BCE quelques jours plus tôt !
L’horizon temporel des agents tendant à l’heure actuelle vers zéro, les autorités doivent prendre des décisions dans l’urgence. Les baisses de taux vont certainement se poursuivre : quand une dépression aussi importante que celle de l’entre-deux-guerres menace, on est obligé d’aller vers le taux zéro.
L’action des Etats
À ces interventions des banques centrales s’ajoutent celles des États. Ceux-ci ont pris conscience que la recapitalisation coordonnée des banques est une nécessité, y compris dans l’Union européenne. À cet égard, on constate un très net changement de discours par rapport au dernier G4, au cours duquel Mme Merkel prônait le chacun pour soi. Face à des banques paneuropéennes, qui ont parfois la nationalité de pays de petite taille, une coordination s’impose en effet ; le cas de Fortis en témoigne déjà, mais d’autre banques vont se trouver en difficulté, et parfois au-delà des frontières de l’Union : ce n’est pas le gouvernement suisse qui peut sauver la banque UBS, dont les actifs représentent quatre fois et demie le PIB de la Suisse. Une coordination très large est donc indispensable. Mais l’Europe doit préférer la recapitalisation au rachat de créances. Et il faut agir tout de suite de façon massive, afin de ne pas être contraint d’intervenir de nouveau au bout de quarante-huit heures, comme ce fut le cas pour la banque Hypo Real Estate et pour Fortis.
La déplorable absence d’un budget européen
Étant donné qu’il n’y a pas de budget européen, se pose la question du partage des contributions budgétaires entre les États. Rien n’ayant été institutionnalisé dans ce domaine malgré les recommandations de nombreux économistes, il faudra régler cela dans l’urgence. Bien entendu, il faut qu’en contrepartie de son intervention, l’État obtienne des actions préférentielles et que les contribuables puissent bénéficier d’un retour de la banque à une situation meilleure. D’autre part, il faut évidemment renouveler profondément les équipes dirigeantes. Sauver les banques ne signifie pas sauver les banquiers, étant donné les origines de la crise !
