La même question revient sans fin : Federer peut-il reprendre sa place de « meilleur joueur au monde » ? Interrogation secondaire au regard de tout aspect ignoré de son jeu : la construction d’une singularité sportive. Ce style-là se traduit par l’introduction d’une forme d’aristocratisme dans le tennis moderne, par opposition à un professionnalisme réclamant au fond plus de conformisme que d’originalité. D’abord, pour l’attester, tous ses adversaires et des commentateurs vigilants, s’entendent pour souligner que son jeu, dans ses meilleurs moments, opère avec détente, sans tensions, avec un relâchement et une aisance qui n’est pas sans rappeler une des qualités du courtisan à la Renaissance : offrir à ses semblables un talent en toute simplicité, signe de mépris pour les efforts, le labeur et le travail. En ce sens, il faut voir à travers la nonchalance de Federer, très souvent soulignée, une attitude typique de la vie de cour sous le nom de sprezzatura (qui signifie la grâce et le détachement aristocratiques).
Ensuite, Federer a effectivement obtenu des résultats faibles, modestes, parfois exécrables dans des tournois mineurs, alors qu’il a atteint les finales dans les trois-quarts des tournois du grand chelem, choisissant de briller lors des épreuves les plus élitistes. Le joueur américain James Blake, l’un des meilleurs au monde, a affirmé que Federer ne luttait pas contre d’autres compétiteurs, mais contre l’histoire du tennis, soucieux de pulvériser les records plutôt que les adversaires. C’est dire que la place de n°1 est accessoire en comparaison des titres de marque gagnés dans les tournois majeurs.
Enfin, par opposition et à l’opposé, se situe Rafael Nadal, ce joueur particulièrement athlétique, à sa manière moins talentueux que travailleur, capable d’enchaîner les entraînements, de multiplier les compétitions, en sorte de cumuler des points au classement mondial et être le cacique de la discipline. Là où l’un excelle par élitisme au risque évidemment de la défaite, l’autre brille par son inaltérable professionnalisme. Notons encore, dans le même ordre d’idées, que le finaliste de l’US open, Andrew Murray, disposait d’un « team » conséquent composé de préparateurs physiques et d’entraîneurs. Tandis que Federer, depuis 2004, a dominé le tennis mondial sans vraiment recourir à un entraîneur, au mépris des principes élémentaires du professionnalisme.
Historiquement, jusque dans les années 80 domine l’amateurisme de la discipline (même s’il existe une fédération de joueurs professionnels) avec en plus les limites physiques et techniques imposées au jeu par le matériel (raquettes en bois). Puis, au milieu des années 80, surgissent deux joueurs qui vont, chacun à leur manière, malgré une totale opposition, conduire le tennis de l’amateurisme au professionnalisme qu’on lui connaît aujourd’hui. L’un, Ivan Lendl, appartient au bloc de l’Est, l’autre, John Mc Enroe, est américain.
C’est Ivan Lendl, joueur tchécoslovaque, qui va mobiliser pour la première fois, méthodiquement, toutes les qualités nécessaires pour faire du tennis un jeu professionnel : concentration, placidité durant les rencontres, hygiène de vie (exclusion de l’alcool et des sorties nocturnes), préparation physique formalisée, planification du rythmes des activités y compris des rapports avec les média, souci constant d’optimisation des performances. Un approche qui paye. A contrario, Mc Enroe, joueur indiscipliné, contestataire et colérique, a œuvré lui aussi à la professionnalisation du tennis. Comment ? A sa manière, sans en prendre consciemment la mesure, il a introduit de la discipline sous un autre angle : les joueurs devront avec lui, à cause de lui et après lui, faire allégeance aux décisions des arbitres, évitant de faire étalage sur le terrain de leurs humeurs intempérantes.
Chacun des deux joueurs a fait qu’après eux le tennis s’est discipliné – au sens professionnel et éthique –, au point que la retenue et le travail sont devenus des qualités morales et physiques nécessaires à la construction d’une carrière de haut niveau.
Roger Federer n’aura pas échappé à ces impératifs en héritant de son époque, mais il aura su générer à contretemps un style et entamer l’excès de professionnalisme du tennis, déclarant se sentir littéralement « voler » dans ses meilleurs matchs. En faisant exception à un certain conformisme sportif, toutes les prévisions sur ses chances de succès dans le futur restent évidemment incalculables. Voilà comment il peut tout à la fois dominer la scène du tennis et la rendre encore attractive.
