Pourquoi les Occidentaux n’interviennent pas

Les massacres de civils continuent en Syrie. Les Occidentaux accentuent la pression verbale sur Bachar al-Assad mais n’envisagent toujours pas une intervention militaire, même si certaines voix, comme celle de Nicolas Sarkozy, font une comparaison entre la situation en Libye en 2011 et le conflit en Syrie. Le président américain, à moins de trois mois du renouvellement possible de son mandat, ne veut pas se lancer dans une aventure militaire. S’il met en garde Bachar al-Assad contre l’utilisation d’armes chimiques ou biologiques, la menace vaut pour l’avenir pas pour le présent.

Nicolas Sarkozy, en rappelant sa décision d’intervenir en Libye, Bernard Henri-Lévy, en affirmant « Alep aujourd’hui, c’est Benghazi hier » et en alignant toutes les bonnes raisons qui assimilent Damas à Tripoli, pressent François Hollande de prendre une position plus dynamique, en particulier d’ici la fin du mois d’août, où la France préside le Conseil de sécurité de l’ONU. Toutefois ils ont peu de chances d’être écoutés. On notera que dans l’opposition de droite en France, ni Jean-François Copé, ni François Fillon, ne se prononcent en faveur d’une action militaire. Les puissances occidentales, Etats-Unis en tête, ne sont pas prêtes à se lancer dans une nouvelle aventure, après l’Irak et l’Afghanistan. Barack Obama a bien menacé Bachar al-Assad d’une intervention s’il en venait à utiliser des armes chimiques ou biologiques mais cette menace même laisse entendre qu’un engagement immédiat est exclu.

 

La responsabilité de protéger

Certes la « responsabilité de protéger » les populations civiles d’un pays dont l’Etat ne serait plus en mesure de le faire et a fortiori dans le cas où il menacerait son propre peuple, est inscrite dans la Charte des Nations unies depuis 2005. C’est une version adoucie du « droit d’ingérence ». C’est un droit, pas un devoir, qui dépend d’une décision du Conseil de sécurité de l’ONU. Les tenants de l’école réaliste en politique internationale sont sceptiques : on ne peut intervenir partout. A quoi les interventionnistes répondent : ce n’est pas parce qu’on ne peut pas intervenir partout, qu’il ne faut intervenir nulle part. Réplique des réalistes : ce n’est pas parce qu’on est intervenu ici, qu’on doit aussi le faire ailleurs. La Syrie n’est pas la Libye.

En Libye, la « responsabilité de protéger » a été utilisée pour renverser Kadhafi et changer le régime. Est-ce une interprétation trop extensive de ce nouveau droit ? Les Russes et les Chinois l’affirment. Mais le changement de régime peut être la conséquence logique de ce nouveau droit. Si un dictateur massacre son peuple et s’accroche au pouvoir, la protection des populations civiles peut en effet impliquer la destitution du despote et son remplacement par un autre régime politique, de préférence la démocratie. C’est le raisonnement qui a été tenu, notamment par Alain Juppé, alors ministre des affaires étrangères, à propos de la Libye. C’est aussi l’implication des déclarations françaises ou américaine sur le fait que Bachar al-Assad « doit quitter le pouvoir ».

Au contraire, Moscou et Pékin accusent les Occidentaux d’avoir dévoyé la résolution 1973 qu’ils avaient laissé passer en s’abstenant au Conseil de sécurité, et d’avoir pris prétexte de la zone d’exclusion aérienne pour justifier une intervention armée. Ils invoquent le précédent libyen pour refuser une action en Syrie.

 

L’alibi russo-chinois

La menace de veto russe et/ou chinois invoqué par les Occidentaux est dénoncée comme un « alibi » par les interventionnistes. Les Occidentaux cacheraient leur pusillanimité derrière l’opposition de Moscou et Pékin. C’est en partie vrai. Mais il est difficile de se passer de l’aval du Conseil de sécurité pour une intervention militaire. Jusqu’à nouvel ordre, c’est la seule instance de légitimation de l’action armée (en dehors de la défense du territoire national). L’exemple du Kosovo est parfois avancé pour montrer que l’OTAN est bien intervenue en 1999 contre la Serbie, sans mandat de l’ONU. Mais cet exemple n’est qu’à moitié convaincant. Il faudrait ajouter sans mandat explicite du Conseil de sécurité, car celui-ci avait voté dans les mois précédents plusieurs résolutions menaçant Milosevic d’une intervention musclée s’il ne mettait pas fin aux exactions contre les Albanais du Kosovo. Il n’y a jamais eu d’accord entre les Occidentaux, sans parler de la communauté internationale dans son ensemble, sur la nature de ces organisations autres que l’ONU à même de donner une légitimité, à défaut de légalité, à une intervention armée : Une ou plusieurs organisations régionales ? L’Alliance atlantique, voire l’Union européenne, parce qu’elles rassemblent des démocraties ? L’appel de la Ligue arabe, qui a eu lieu contre Kadhafi mais pas contre Assad, ne saurait suffire à servir de caution.

Une intervention armée hors du cadre de l’ONU, que le président Hollande semble avoir exclue, peut d’autre part créer des précédents dont d’autres puissances pourraient se prévaloir à leur profit. C’est ce qu’a fait la Russie, au mois d’août 2008, quand elle a attaqué la Géorgie sous prétexte de « protéger » l‘Ossétie du sud.

Outre les aspects juridique et politique, il faut aussi tenir compte de l’aspect militaire. Une intervention en Syrie ne serait pas une promenade de santé. Les experts disent que la puissance de l’armée syrienne est bien supérieure à celle des troupes de Kadhafi. Même une zone d’exclusion aérienne n’est pas facile à mettre en œuvre. C’est un véritable acte de guerre qui suppose la destruction de l’aviation ennemie, de ses défenses anti-aériennes et de ses infrastructures.

Certes, il ne faut pas prendre pour argent comptant tout ce que disent les experts. Surtout les militaires, qui ont tendance à surestimer les difficultés pour ne pas mettre en danger un outil de plus en plus sophistiqué construit à grands frais et pour ne pas risquer la vie de leurs hommes dans des aventures douteuses. Mais un dirigeant politique ne peut pas prendre une décision aussi grave que la guerre ou la paix sans tenir compte de ce qu’ils disent.

 

Les Américains sur la réserve

D’autre part, une intervention militaire en Syrie est inenvisageable sans la participation, et pas seulement, l’appui des Américains. Or les Etats-Unis ont mené deux guerres au cours de la première décennie de ce siècle, en Irak et en Afghanistan. En Libye, après les premiers jours de frappe, ils se sont tenus en arrière-plan. Ils ne sont pas prêts à s’engager dans une nouvelle intervention à l’issue incertaine. Sans eux, la France et la Grande-Bretagne n’auraient pas pu agir en Libye. A fortiori en Syrie.

La question est de savoir si le conflit actuel en Syrie est plus déstabilisant pour la région qu’une intervention armée occidentale. Le Liban commence à être affecté par les affrontements entre les différents clans syriens. Israël peut être la prochaine cible du Hezbollah, allié d’Assad.

L’intervention comme la non-intervention comporte des risques dans toutes les hypothèses. Il revient aux politiques de peser le pour et le contre. Dans ces conditions, leur tendance est de choisir l’attentisme, quitte à ce que le coût d’une intervention augmente avec le temps. Ce n’est pas une justification, c’est une explication.

 

Les droits des minorités

L’après-Bachar est enfin un sujet de préoccupation pour les diplomaties occidentales. L’opposition syrienne est encore plus divisée que l’opposition au colonel Kadhafi. Il est très difficile de lui demander des garanties, par exemple concernant le respect des droits des minorités, quelles soient chrétiennes ou musulmanes, encore plus être sûr qu’elle les observerait.

Le débat sur une intervention « humanitaire » n’est pas illégitime. Au contraire, il doit avoir lieu. Les arguments ne sont pas à sens unique. La prudence des responsables politiques s’explique. Elle ne répond pas à la question qu’on ne peut éviter de se poser : peut-on assister sans réagir vigoureusement à la poursuite des massacres ?