Qu’est-ce que l’’’Obama-isme’’ ?

Michael Powell tente de cerner "l’idéologie insaisissable de Barack Obama" dans le New York Times du 25 août 2008 ("Tracing the Disparate Threads In Obama’s Political Philosophy"). Traduction et résumé LD. 

Avec Barack Obama, on assiste à un jeu de balancier (« balancing act  ») entre la gauche et le centre, comme souvent au parti démocrate. Certes, en général, les candidats démocrates expriment des vues centristes à l’approche d’une élection. Mais avec lui, on est en présence d’une idéologie insaisissable. Il n’a pas de ligne politique bien définie. C’est essentiellement un pragmatique. Dans ses livres, les phrases balancent souvent d’un point de vue à l’autre. Est-ce qu’il s’agit d’une philosophie qui emprunte au centre alors qu’elle est ancrée à gauche ? Ou l’inverse ?

Obama semble plus intéressé par les moyens de conquérir le pouvoir, même si c’est au nom du « changement », que par une quelconque adhésion à une idéologie. Il a une rhétorique plus qu’une philosophie. Au fond, Obama est un « minimaliste visionnaire » (« visionary minimalist »). Il est assez ambigu pour que les libéraux et les centristes se retrouvent dans son discours.

S’il était élu, ce serait le premier président dont la culture politique s’est formée dans le monde de l’après-guerre froide, mais aussi dans le monde postérieur à la "Grande société" (slogan de Lyndon Johnson au milieu des années 60, pour l’élimination de la pauvreté et des injustices raciales). Il aime rappeler qu’il n’avait que 9 ans à la fin des années 60. Une façon de dire qu’il n’est pas prisonnier des vieilles "guerres culturelles" des Etats-Unis.

Certes, Barack Obama a marqué son opposition à la guerre en Irak, il s’exprime en faveur d’une plus forte imposition fiscale sur les foyers riches, il soutient l’avortement et les droits sociaux. Mais il soutient également la peine de mort pour certains crimes comme le viol d’enfants (contre l’avis de la Cour suprême) et s’exprime en faveur de la subvention de groupes religieux actifs dans les services sociaux. Barack Obama a choqué une partie de son camp en apportant son soutien à une version limitée du droit de porter des armes et en votant l’immunité pour les compagnies de télécommunications qui ont aidé l’administration Bush à espionner les citoyens américains après les attentats du 11 septembre.

Obama a donné la parole lors d’un de ses meetings à un sénateur opposé à la légalisation de l’avortement alors que le même sénateur, Bob Casey (Pennsylvanie), n’avait pas eu le droit de prendre la parole lors d’une convention démocrate en 1992 en raison même de son opposition à la légalisation de l’avortement.

En matière de politique étrangère, Obama se définit par son opposition à la guerre en Irak et son insistance sur les menaces « transnationales », qu’il s’agisse du réchauffement climatique, des épidémies ou du terrorisme. Il marie l’idéalisme des droits de l’homme au réalisme. Il ne cherchera pas à chasser la Russie du G8, contrairement à ce qu’affirme John McCain. Il assume le leadership américain et vote systématiquement pour un accroissement des dépenses militaires. Obama n’est pas un pacifiste. Dans son discours de 2002 contre la guerre en Irak, il insistait sur son opposition à une « guerre idiote » (dumb war). S’il est élu président, il accroîtra les dépenses militaires et n’a pas exclu une action militaire contre l’Iran. Au fond, dans le domaine de la diplomatie, c’est un admirateur de l’ancien président George Bush (le père), souvent identifié à la vision “réaliste” selon laquelle les Etats-Unis doivent d’abord agir en fonction de leur propre intérêt stratégique. 

En matière économique, Obama soutient un "libéralisme de redistribution" mais il est sceptique sur le « bricolage gouvernemental » (government tinkering). Ses principaux conseillers viennent de l’Université de Chicago, un bastion des « free marketers ». 

Un aspect de la pensée d’Obama gêne ses supporters libéraux : son approche « communautaire » au sens où les droits individuels doivent être limités par les droits de la collectivité, avec son cortège d’obligations entre les générations, religieuses ou patriotiques. Les “communautaires” pensent que le gouvernement et les entreprises ont des obligations à l’égard des citoyens, par exemple sur le plan environnemental, sur le plan de l’éducation ou de la santé. Obama n’est pas non plus favorable à une séparation stricte entre l’église et l’Etat. Il accepterait, une fois élu, de donner des contrats publics à des groupes religieux pour lutter contre la pauvreté. Il y a une religiosité assumée dans son discours sur la moralité et la justice sociale. Il n’hésite pas à utiliser le mot de “péché”.

Les écrivains qu’il aime ne disent pas grand’chose de son orientation politique (parmi ses lectures, il cite John Steinbeck, Shakespeare, Soljenitsyne, Primo Levi, Graham Greene, Toni Morrison et Doris Lessing). Il se réfère également au théologien Reinhold Niebuhr, qui a inventé le concept de « guerre juste » et défend la moralité de l’armement nucléaire dans certaines circonstances. 

Dans son "ADN intellectuel", on retrouve beaucoup des tensions qui opposent la gauche et le centre de la culture politique américaine. Au fond, Obama se situe dans la lignée du discours sur l’”exceptionnalisme américain”, qui considère que le 20e siècle a été l’histoire du "leadership visionnaire de l’Amérique".