L’engagement en Afghanistan pose un problème de dignité nationale qu’aucun Italien ne devrait ignorer ou, pire, feindre d’ignorer. Parce que le débat sur les modalités précises de notre présence militaire, qui est tel qu’il oppose davantage le ministre de la Défense au ministre des Affaires Etrangères plutôt que l’opposition à la majorité, se fonde sur des présupposés offensants pour l’Italie et ses forces armées.
Pendant des mois et des mois nous avons subi des accusations selon lesquelles, en compagnie des contingents d’une vingtaine d’autres pays, nous nous serions abstenus de participer à l’aspect plus « musclé » et, en somme, le plus important de la mission internationale en Afghanistan : la guerre aux talibans. Oubliant la présence d’au moins 2700 soldats italiens, nos morts et nos blessés laissés sur le champ de bataille, des voix se sont élevées peu à peu dans ce sens, de la part des Américains eux-mêmes et de certains de nos alliés.
Enlisement
En réalité, il suffit de suivre avec quelque attention les médias occidentaux pour savoir que, dans l’ensemble, la présence internationale en Afghanistan s’enlise. Cette présence s’articule autour de deux missions distinctes : d’une part l’ISAF (Force internationale d’assistance à la sécurité) qui, sur la base d’un mandat précis conféré par le conseil de sécurité de l’ONU à l’Otan, a le devoir de garantir la sécurité nécessaire à la reconstruction d’un pays ruiné par une succession de guerres. Et d’autre part l’opération Enduring Freedom qui conduit à la guerre au terrorisme et à ceux qui l’abritent, sur la base du principe de légitime défense des Etats-Unis suite à l’attaque du World Trade Center et de l’article 5 du Pacte atlantique (selon lequel une attaque contre un Etat membre doit être considéré comme une attaque contre tous).
Contradictions
Comme l’a observé plusieurs fois l’ancien ministre des affaires étrangères, Massimo D’Alema, une guerre offensive et marquée par des « raids » aériens avec un nombre croissant de victimes civiles, se concilie mal avec le projet de reconstruction morale, matérielle et institutionnelle d’un pays, en particulier si elle est conduite par des unités militaires étrangères, de culture et de religion perçues comme antagonistes de celles du pays en question.
Il ne faut pas s’étonner qu’en de telles circonstances le gouvernement Karzaï ait été plus affaibli que renforcé par la présence militaire occidentale et que la catégorie vaguement définie comme l"’ennemi taliban" se soit étendue jusqu’à englober l’importante minorité pachtoune et un nombre croissant de combattants afghans (dont, selon un ancien dicton, aucun envahisseur n’a jamais pu connaître le dos).
En d’autres termes, nous sommes en présence d’une situation toujours plus semblable à celle de l’Irak, avec l’opium à la place du pétrole. Dans ce contexte, nos civils et nos militaires ont réussi à reproduire un modèle de coopération et de sécurité fondé sur le dialogue avec la population et avec les autorités locales.
Pourquoi les critiques contre la supposée pusillanimité de notre engagement n’ont-elles pas été retournées à l’envoyeur par le précédent gouvernement de centre-gauche, en posant comme condition à la poursuite de l’engagement italien une redéfinition de la présence internationale selon des critères plus conformes au mandat de l’ONU et aux principes de sécurité collective prévu par l’article 11 de notre Constitution ?
Un alignement contestable sur les Etats-Unis
Selon toutes probabilités, ce qui l’en a dissuadé, c’est la préoccupation permanente de ne pas défier ouvertement la politique étrangère des Etats-Unis, même conduite par un président discrédité, et la crainte encore plus ancienne de notre diplomatie de rester isolée. On a préféré aller de l’avant tout en faisant quelques concessions aux critiques italiens et étrangers, attachés comme nous le sommes à suivre l’administration Bush. Sont désormais du domaine public les activités de nos forces spéciales et de nos hélicoptères d’attaque, le tout en dehors de notre zone de compétence (Kaboul et Héran). Le nouveau gouvernement minimise cet engagement.
Le ministre des affaires étrangères Franco Frattini, mu par le désir de répondre aux desiderata de Washington et du commandement de l’Otan, affirme dans un premier temps être prêt à placer nos troupes sous commandement d’autrui dans les territoires afghans les plus exposés. Toutefois, il finit par se plier aux remontrances de son collègue de la Défense, Ignazio La Russa, rendu plus prudent sous l’influence de nos commandants militaires, qui connaissent mieux que quiconque les limites et les risques de l’engagement en Afghanistan.
