Redonner sa place à la France

Dans un discours de dix minutes à la télévision française, dimanche 27 février, Nicolas Sarkozy a justifié le remaniement de son gouvernement, le deuxième en quatre mois, par « l’ère nouvelle » ouverte par le soulèvement des peuples arabes. Pas un mot des bourdes de Michèle Alliot-Marie, renvoyée sans un mot de ses erreurs d’appréciation politique, de sa proximité avec le régime tunisien déchu, jusque dans ses derniers jours, ou du malaise de l’appareil diplomatique. Alain Juppé, qui a fait un passage remarqué au Quai d’Orsay de 1993 à 1995, lors de la cohabitation Mitterrand-Balladur, est appelé à panser les plaies et à redonner cohérence à une politique étrangère qui part en morceaux.

Deux jours avant le limogeage de Michèle Alliot-Marie, un haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères expliquait la sanction frappant l’ancien ambassadeur, Pierre Menat, non par une erreur d’appréciation politique sur la situation en Tunisie, mais par la formule : à nouvelle situation, nouvelle équipe. Nicolas Sarkozy a tenté de convaincre les Français que le même souci l’habitait lors du remaniement qui a touché trois des quatre ministères dits « régaliens ». La « formidable espérance » apparue de Tunis au Caire en passant par la Lybie aurait obligé le chef de l’Etat à se séparer de sa ministre des Affaires étrangères, dont ses partisans vantaient, il y a peu, le professionnalisme et l’intégrité, et de sortir du ministère de l’Intérieur son ami de trente ans, Brice Hortefeux, pour le remplacer par le secrétaire général de l’Elysée Claude Guéant.

La vérité est plus prosaïque. Il était grand temps que Nicolas Sarkozy réagisse avant que l’accumulation des errements ne plombe sa politique extérieure. Précisément l’année où il comptait sur la présidence du G20 pour redorer son blason sur la scène internationale et par voie de conséquence, pensait-il, lui redonnait cette popularité qui le fuit depuis des mois. Mais comment faire sans donner l’impression de se déjuger, alors que toutes les décisions de politique étrangère sont concentrées à l’Elysée ?

Lieux communs

On aurait certes pu attendre de la ministre des Affaires étrangères un peu plus de discernement dans le choix de ses vacances de fin d’année. Mais quand, quelques jours plus tard, elle propose devant l’Assemblée nationale le « savoir-faire » des forces de l’ordre françaises dans le maintien de l’ordre, elle lit une fiche écrite par ses services en liaison avec l’Elysée et Matignon. S’il a fallu patienter plusieurs semaines pour qu’une voix officielle salue les événements qui se produisent de l’autre côté de la Méditerranée, c’est à cause de la confiance faite aux régimes autoritaires pour s’opposer aux deux craintes fondamentales des dirigeants français (et européens) : le terrorisme et l’islamisme. A ces deux craintes s’ajoute aujourd’hui une nouvelle menace qui risque d’obscurcir l’analyse, si elle devient un enjeu de politique intérieure : les vagues migratoires.

Nicolas Sarkozy a trouvé dimanche soir des formules – « ère nouvelle », « formidable espérance » —, qui, prononcées un mois plus tôt aurait signé le message de la France. Aujourd’hui, elles sonnent comme des lieux communs.

En ce sens, le groupe de diplomates qui a signé « Marly » une tribune dans Le Monde n’a pas tort de parler d’amateurisme et de recherche du sensationnalisme. La tentation date du début du quinquennat. Nicolas a commencé par un discours de rupture avec la pratique précédente consistant à mettre sous le boisseau les droits de l’homme dans les relations avec les régimes autoritaires et les dictatures. Six mois plus tard, il recevait Kadhafi avec le faste que l’on sait. Entre temps les infirmières bulgares avaient été libérées mais fallait-il pour autant réserver au colonel libyen des honneurs dont bénéficient peu de chefs d’Etat ? Tout le monde croyait – et les Américains aussi, qui dans ces cas-là servent toujours de référence —, qu’il avait changé. On ne pouvait pas prévoir qu’il se comporterait en bourreau de son peuple. On ne pouvait pas prévoir mais certains, y compris parmi les proches du pouvoir, lançaient des mises en garde pendant que d’autres étaient en affaire avec Kadhafi.

« Normalisation »

Cette foucade libyenne n’était pas la première entorse aux engagements pris pendant la campagne. Dès le mois de juillet 2007, au sommet du G8 de Heiligendamm, en Allemagne, Nicolas Sarkozy a fait ami-ami avec Vladimir Poutine, dont il avait dit ne pas vouloir serrer la main. On pourrait multiplier les exemples. Avec les dirigeants chinois, la situation est plus complexe. En 2008, l’année des Jeux olympiques de Pékin (et des émeutes au Tibet), le président de la République a réussi à les indisposer à tel point qu’il dut leur faire porter une lettre de contrition par Jean-Pierre Raffarin et user de ruses de collégien pour rencontrer le dalaï-lama sans le recevoir officiellement.

La présidence du Conseil européen, au deuxième semestre 2008, puis la crise financière et économique lui ont donné l’occasion de se « normaliser », d’agir comme un chef d’Etat conscient des intérêts nationaux et des missions internationales. Il y aurait beaucoup à dire sur la médiation dans la guerre russo-géorgienne. Les Russes n’ont toujours pas tenu leurs engagements, près de trois ans plus tard. Sans Nicolas Sarkozy, la Géorgie n’existerait peut-être plus aujourd’hui, disent ses partisans dans une allusion à l’avancée de l’armée russe sur Tbilissi. Admettons. Il n’en reste pas moins que les Russes n’ont toujours pas tenu leurs engagements sur l’évacuation de certains territoires et le retour des réfugiés.

La présidence du G20, cette année, devait renforcer l’effort de présidentialisation de Nicolas Sarkozy. La première réunion n’avait pas encore eu lieu qu’il se brouillait avec le Mexique. Or le Mexique est le pays qui succédera à la France à la tête du G20 et dont le soutien était essentiel pour faire avancer les réformes voulues par Paris. Le sort de Florence Cassez, condamnée à 60 ans de prison au Mexique pour complicité d’enlèvement et de terrorisme, est sans doute injuste. Le devoir du président de la République et de la diplomatie est sans nul doute de veiller à la protection de nos concitoyens. Toutefois, n’y avait-t-il pas d’autres moyens que de « dédier » à Florence Cassez l’Année du Mexique qui devait s’ouvrir en France, au risque de gâcher les relations avec Mexico ?

Le retour d’Alain Juppé

Dans cette ambiance calamiteuse, Nicolas Sarkozy ne pouvait pas trouver mieux qu’Alain Juppé pour ramener cohérence dans une politique qui n’en a plus et sérénité dans un corps diplomatique qui se sent traité comme une classe d’enfants dissipés et un peu débiles (voir la tribune d’Henri Guaino dans Le Monde du 27-28 février). Le maire de Bordeaux a laissé un bon souvenir dans un ministère qu’il a dirigé de 1993 à 1995. Il est vrai que c’était sous la cohabitation Mitterrand-Balladur, la cohabitation donnant plus d’autonomie à un ministre des Affaires étrangères qui veut bien s’en servir. Alain Juppé a impulsé, par exemple, le changement de la politique française dans les Balkans contre le tropisme proserbe de Mitterrand et d’une partie du Quai d’Orsay.

Alain Juppé n’a certainement pas accepté de retourner au Quai sans avoir obtenu de sérieuses garanties de Nicolas Sarkozy sur sa marge de manœuvre. Il est déjà débarrassé de Claude Guéant qui quitte l’Elysée pour l’Intérieur (ce qui n’empêchera toutefois pas ce dernier de soigner ses connections africaines). Henri Guaino est toujours là, en tant que conseiller spécial du président, comme Brice Hortefeux. L’échec de son Union pour la Méditerranée, cette organisation mort-née, dont la seule réalisation a été, en juillet 2008, un somptueux sommet de 43 chefs d’Etat et de gouvernement avec tous les potentats de la rive sud, pourrait le rendre un peu plus modeste.

L’essentiel réside toutefois dans la redéfinition d’une politique qui tienne compte des erreurs du passé et des défis de l’avenir. Alain Juppé a quelques mois pour convaincre les partenaires de la France.