La Russie de Vladimir Poutine a envahi un pays voisin, annexé un territoire et mis en place une occupation militaire partielle. Elle essaye de renverser le président de Géorgie et de remettre en cause l’ordre géopolitique global. Elle n’a pas honoré sa signature dans le cadre du cessez-le-feu négocié par Nicolas Sarkozy et elle a renié sa parole concernant l’intégrité territoriale de la Géorgie. Le plus important de tout, c’est que tout ça serait de notre faute.
Qui ça, nous ? Les Etats-Unis et les plus obstinés de ses alliés en Europe, comme les Britanniques. Si seulement Washington avait été plus gentil avec les Russes après la chute du mur de Berlin ! Si seulement l’Occident n’avait pas humilié Moscou après la chute de l’Union soviétique !
A coup sûr, on voit maintenant quelle provocation cela a été de permettre aux anciens vassaux de l’empire soviétique de rejoindre la communauté des nations en exerçant leur libre choix démocratique ! Et que dire de la décision qui leur a permis d’assurer leur protection sous le parapluie de l’OTAN ? De rechercher la prospérité pour leurs peuples dans l’Union européenne ? Rien, à coup sûr, n’aurait pu être mieux calculé pour gâcher la paix d’après guerre froide.
Disque rayé
Tel est le disque rayé que joue en permanence le premier ministre russe et que Dmitri Medvedev, supposé président de la Russie, reprend à son compte désormais. Dommage que ces arguments trouvent un écho auprès de ceux, en Europe, qui préfèrent apaiser Mr.Poutine que soutenir les libertés de leurs voisins. Cette victimisation de la Russie est aussi vide de sens que malhonnête.
Mr.Poutine dit que la chute de l’Union soviétique a été la grande catastrophe géopolitique du 20e siècle. Maintenant il veut assujettir les voisins de son pays pour au nom de la grande Russie. L’objectif : remonter les pendules et étendre les frontières de son pays pour créer la grande Russie voulue par les leaders du putsch manqué contre Boris Eltsine en 1991. L’Occident ne doit pas se faire complice de la version falsifiée de l’histoire selon Vladimir Poutine.
Sans aucun doute, les Russes ont le sentiment d’avoir été durement pénalisés et dépossédés au cours des années 1990. C’est le cas. Mais c’est une mauvaise lecture des événements que d’attribuer la faute des événéments aux Etats-Unis, l’Occident, l’UE ou l’OTAN. Il est évident et aveuglant que l’humiliation était inéluctable et inévitable. Jusqu’à la chute du communisme, le monde appartenait à Washington et Moscou. Soudain, la Russie a presque tout perdu. Le système politique et économique qui aspirait à une domination du monde était réduit en poussière.
L’humiliation des empires déchus
Ouvrons un livre d’histoire. L’humiliation est au rendez-vous quand les nations perdent leurs empires. Demandez aux Britanniques. Un demi-siècle après Suez, une partie du psychisme britannique en est encore à se lamenter sur le retrait de cette partie du monde. On pourrait dire la même chose à propos des Français. L’implosion de l’Union soviétique devait forcément provoquer une forme de honte chez les Russes. Mais on peut entendre les avocats de Mr.Poutine dire que l’Occident a entretenu la paranoïa russe. Pendant un demi-siècle, l’Europe centrale et orientale avait été attribuée à Moscou. Désormais, les institutions occidentales roulent comme des tanks jusqu’aux frontières de la Russie.
Le problème, c’est ce que cette façon de présenter les choses ne correspond pas aux faits. George Bush le père n’a pas été triomphaliste du tout dans sa réponse à la chute du mur de Berlin. On peut même rappeler que le président américain de l’époque fut critiqué durement par beaucoup d’Américains pour avoir refusé de « danser sur la tombe du communisme » (dance on communism’s grave). Il est vrai que la présidence de Bill Clinton a commencé avec quelques discours rhétoriques pleins d’emphase sur la propagation de la démocratie. Et l’administration américaine a exercé beaucoup de pression en faveur de l’expansion de l’OTAN, en partie parce que l’UE traînait des pieds pour ouvrir ses portes. Certains ont mis en doute la sagesse de cette politique de l’OTAN. George Kennan, auteur de la doctrine de l’endiguement, faisait partie de ceux qui s’opposaient à Bill Clinton. Mais à cette époque-là, l’illustre Mr.Kennan n’était plus infaillible : après tout, il s’était opposé en son temps à la création de l’Alliance atlantique.
Nostalgie de Yalta
Sans aucun doute, il y a eu des moments où les Etats-Unis et l’Europe auraient pu faire preuve de plus de tact. Les missionnaires du marché libre envoyés à Moscou par le FMI portent probablement une part de responsabilité pour la dégringolade catastrophique de l’économie russe. Mais non, les archives historiques ne montrent pas de volonté délibérée ou concertée de la part des Etats-Unis ou de personne d’autre en vue de ridiculiser la Russie ou de multiplier ses malheurs. Quand Mr.Poutine parle d’humiliation, il pense à quelque chose d’autre. Vu de Moscou, le crime de Washington a été de penser que les accords de Yalta s’étaient effondrés en même temps que le mur de Berlin, et que les peuples et nations de l’ancien empire soviétique pourraient donc être libres désormais d’exprimer leur libre choix.
Dans l’esprit du Kremlin, le respect à l’égard de la Russie signifiait qu’on aurait dû l’autoriser à continuer à exercer sa domination sur son étranger proche. Dans l’esprit de Moscou, les citoyens d’Ukraine et des pays baltes auraient dû se contenter d’un ersatz d’indépendance à la manière de celle qui est désormais octroyée à l’Ossétie du sud et à l’Abkhazie. Les Polonais, les Hongrois, les Tchèques et les autres n’auraient jamais dû être autorisés à entrer dans les institutions occidentales.
Mr.Poutine a réouvert le dossier qui semblait être refermé en 1991 quand Boris Eltsine stoppa les chars aux portes de la Maison Blanche russe. Eltsine décida que les frontières de la fédération de Russie devaient correspondre à celles des républiques anciennement soviétiques. Ce qui laissait la Crimée au sein de l’Ukraine, l’Abkhazie et l’Ossétie au sein de la Géorgie. La doctrine de Mr.Poutine part du principe que Moscou peut réclamer sa souveraineté sur les communautés russes dans les Etats voisins. C’est l’obtention d’une "grande Russie" par d’autres moyens.
Cette doctrine renverse l’un des principes de base des deux dernières décennies, qui consistait à penser que la Russie, en dépit de sa perte de prestige, considérait son rôle comme celui d’un acteur puissant au sein d’un ordre géopolitique post-guerre froide. Mr.Medvedev, parlant la voix de son maître, rejette désormais les lois et institutions de cet ordre-là.
Voie chinoise, voie russe
Malgré tout ce qu’on peut dire sur un nouvel axe autoritaire entre Moscou et Pékin, le contraste qui m’a frappé le plus au cours des dernières semaines a été celui qui oppose la Chine et la Russie. La Chine a vu les Jeux Olympiques comme une célébration du retour de la Chine comme grande puissance. La Chine n’a pas reconnu les normes et les principes de la démocratie libérale, loin de là, et elle doit encore décider si elle veut être un électron libre ou une partie prenante (stakeholder) du système international. Mais il est clair que pour elle, son futur réside dans l’intégration à un ordre mondial stable.
L’invasion de la Géorgie par Moscou et son mépris ouvert pour les réponses internationales à la crise témoignent d’un tout autre état d’esprit que celui de la Chine : les voisins de la Russie doivent comprendre qu’ils sont des vassaux ou des ennemis de la Russie. Mr.Medvedev s’enorgueillit de dire que la Russie est prête pour « une autre guerre froide ».
Je me demande ce que la Russie peut gagner à ce jeu-là. C’est un jeu inamical. Les gouvernements et les investisseurs étrangers savent désormais que la parole de Moscou n’est pas crédible. En retour de cette agression, la Russie n’obtiendra qu’un état de paria. Mr.Poutine, naturellement, dira que c’est la faute de l’Ouest.
