Sept critères pour un engagement militaire allemand

L’avancée du « califat » dans le nord de l’Irak a relancé un débat sur l’engagement de l’Allemagne à l’extérieur. Dès le début de l’année, plusieurs ministres, Ursula von der Leyen (défense) et Frank-Walter Steinmeier (affaires étrangères) avaient plaidé, à la suite du président de la RFA Joachim Gauck, pour que l’Allemagne assume des responsabilités plus importantes dans le monde, conformes à sa puissance économique. Malgré la prudence légendaire de la chancelière Angela Merkel, le gouvernement de Berlin s’apprête à livrer des armes, dans un premier temps « non-létales », aux Kurdes. Dans son éditorial, le magazine de Hambourg Der Spiegel soutient la politique de la grande coalition entre les chrétiens démocrates et les sociaux démocrates et énonce sept critères pour les engagements allemands à l’étranger (traduction de Boulevard Extérieur).

Wikimedia Commons
Logo de la Bundeswehr

Il semble qu’on ait mis la charrue avant les bœufs. En un temps record, le gouvernement fédéral a envoyé l’aviation livrer une aide humanitaire aux Kurdes en Irak. Dans l’urgence, la précipitation peut être parfois bonne conseillère. Mais chaque engagement extérieur de la Bundeswehr crée un précédent pour l’avenir. C’est pourquoi des décisions rapides cachent quelque chose de fondamental, à savoir un pas en direction d’une plus grande prise de responsabilité des Allemands dans le monde.
Ce sujet mérite une large discussion publique. En politique étrangère, il ne peut y avoir aucun automatisme, pas de critères immuables, parce que chaque conflit a sa propre logique et doit faire l’objet d’une réflexion particulière. Quelques considérations de fond peuvent cependant être utiles. Voici sept règles pour les engagements de l’armée allemande à l’extérieur.
1) Notre passé doit nous rendre prudents mais ne doit pas bloquer notre avenir. La Bundeswehr est un instrument militaire dépourvu de militarisme. Contrairement à ce qu’on pouvait craindre, la culture de la guerre et la folie des grandeurs ne se sont pas développées avec la réunification. Les milieux politiques ont été très réticents envers les engagements militaires et continueront à l’être. L’Allemagne n’en doit pas moins être à la hauteur de sa responsabilité pour ce qui arrive dans le monde.
2) Dans les guerres il n’y a pas de prise de position sans responsabilité. Celui qui s’engage militairement prend sur lui une responsabilité parce que dans les combats les soldats peuvent tuer et être tués. Celui qui reste passif abandonne les autres à leur destin tragique. Les adversaires fondamentalistes de toute intervention militaire pourraient nous épargner leur autojustification.
3) Celui qui agit sera frustré et doit donc être capable de le supporter. Le bilan des interventions n’est pas bon. Irak, Afghanistan, Libye – les guerres continuent. Là où elles ont été arrêtées par des interventions, par exemple dans les Balkans, une présence militaire durable et des subventions ont été et sont nécessaires. Avec des armes et des soldats on ne crée pas un monde radieux. Mais la situation était et reste pire là où personne n’est intervenu face à des crimes de masse : au Rouanda, en Syrie.
4) L’humanitaire est un facteur de la politique étrangère ; il ne doit pas être décisif. Nous vivons dans un monde de l’image, et les images d’hommes dans la détresse agissent fortement sur notre conscience mais font reculer notre raison. Les émotions peuvent donner une impulsion au débat sur la question de savoir comment aider les Yazidi désespérés mais le débat doit être mené avec calme, ce qui veut dire que l’Allemagne peut le cas échéant se prononcer contre une intervention humanitaire, même si c’est dur à accepter.
5) Il est dans l’intérêt allemand de vivre dans un monde aussi stable que possible. Ca peut paraître banal mais cela suppose l’abandon des idées missionnaires. Quand les armes et les soldats allemands sont engagés dans des conflits, ce doit être dans le but de stabiliser la situation et d’aider les gens dans le besoin, pas de promouvoir la démocratisation ou le droit des femmes. Et là, seules les forces influencées par l’Occident peuvent être des partenaires de l’Allemagne.
6) Lors des conflits dans le monde il y a presque toujours l’attente que les Américains assumeront les aspects militaires. En fait les Américains sont de plus en plus sollicités. Ils veulent être une puissance mondiale et les gendarmes du monde. Pas les Allemands. Mais il faut se garder de se reposer sur ce constat. La règle doit être : être généreux avec la logistique et les biens, prudents avec les livraisons d’armes, parce que ces armes pourraient tomber dans de mauvaises mains ; être ouverts à des engagements militaires quand nos partenaires ont vraiment besoin de nous et que leurs intérêts coïncident largement avec les nôtres.
7) L’Allemagne n’apparaît sur la scène internationale que comme partenaire des autres. Nous ne devons pas faire cavalier seul. Un mandat des Nations unies est donc la meilleure forme de légitimation pour un engagement militaire, c’est pourquoi l’Allemagne doit s’employer à en obtenir un. Les Etats-Unis restent des partenaires importants, pas seulement à travers l’OTAN. Les plus proches sont cependant les pays de l’Union européenne. En matière de politique étrangère et de défense l’UE doit agir plus fortement en tant que telle afin de diminuer sa dépendance par rapport à la puissance mondiale américaine.

Mesurée à l’aune de ces règles l’Allemagne agit de manière juste actuellement dans la partie kurde de l’Irak. Elle envoie des biens qui ne sont pas des armes. Au-delà il faudrait un mandat de l’ONU.
La devise suprême de la République fédérale pour une plus grande responsabilité dans le monde est la suivante : pacification. L’Allemagne ne doit plus jamais être à l’origine d’une agression. Mais le pacificateur doit parfois aussi savoir ne pas être pacifique afin de terminer des guerres ou de les endiguer. Sinon les belliqueux gagnent la partie. Il ne faut pas le permettre. Le passé de l’Allemagne nous fait aussi ce devoir.