’’Terror and Consent’’, le livre de chevet de John McCain

Terror and Consent, un livre du politologue américain Philip Bobbitt, a été la principale lecture de l’été de John McCain (comme nous l’indique le Washington Post du 1er août). Proche de Henry Kissinger, Philipp Bobbitt dessine les contours possibles d’une future politique étrangère républicaine. Article de Niall Ferguson paru dans le New York Times du 13 avril 2008. Terror and Consent, the Wars for the Twenty-First Century (éditions Alfred A. Knopf, 2008). Traduction LD.

Il est désormais admis que l’âge de l’ « homme atlantique » est terminé. Certains, comme Parag Khanna, envisagent l’émergence d’un « deuxième monde » prêt à défier l’hégémonie américaine. D’autres, comme Fareed Zakaria, défendent l’idée d’un « monde post-américain ». La croissance économique rapide de la Chine (et de l’Inde) suggère que le centre de gravité géopolitique n’est plus situé quelque part entre Washington et Londres. Les difficultés rencontrées en Irak par la « relation spéciale » anglo-américaine ont encouragé beaucoup d’observateurs (y compris moi-même) à prédire un déclin de l’empire américain. 

Un "nouvel atlantisme"

Philip Bobbitt peut être décrit comme un « Homo atlanticus redux ». Originaire du sud des Etats-Unis, il partage son temps entre Austin (Texas), New York, où il enseigne le droit à Columbia, et Londres, où il a enseigné la stratégie militaire. Son dernier livre, Terror and Consent, est à bien des égards un manifeste pour un « nouvel atlantisme » ; non seulement une réaffirmation mais une réinvention du rôle dominant de l’alliance transatlantique. 

En matière de politique étrangère américaine, Terror and Consent est tout simplement le livre le plus profond à avoir été écrit depuis le 11 septembre 2001, et même depuis la fin de la Guerre froide. Ce livre devrait être lu par tout candidat à la succession de George W Bush. 

L’originalité de Bobbitt réside dans sa capacité presqu’unique à synthétiser trois traditions académiques profondément différentes : l’histoire, le droit, et la stratégie militaire. Cette synthèse est dûe au moins autant à la familiarité de l’auteur avec les coulisses du pouvoir qu’avec les milieux du savoir. Bobbitt a été conseiller du président Jimmy Carter, conseiller de la commission d’enquête du Sénat sur l’affaire Iran-Contra et directeur du National Security Council sous Bill Clinton. 

De l’Etat-nation à l"’Etat-marché"

Dans son avant-dernier livre, The Shield of Achilles (2002), Bobbitt avance un argument audacieux sur l’histoire des relations internationales depuis le traité de Westphalie (1648). Son argument central est qu’après la Guerre froide, l’idéal de l’Etat-nation hérité de l’ordre traditionnel post-westphalien est devenu obsolète. 

Dans notre monde de plus en plus dépourvu de frontières et que nous associons à la globalisation, quelque chose de nouveau a vu le jour et que Bobbitt appelle l’ « Etat-marché ». La relation de cet Etat avec ses citoyens ressemble à celle qui existe entre une entreprise et ses consommateurs. La contrepartie de ce monde, et son ennemi, c’est le réseau terroriste. Le problème central posé par The Shield of Achilles était le suivant : comment l’Etat-marché peut-il et doit-il s’y prendre pour battre ces réseaux, notamment quant ils ont été à certains égards sponsorisés par les Etats-nations traditionnels. Considéré comme un pamphlet quand il a été publié, The Shield of Achilles semblait résumer le changement d’attitude de l’Amérique à l’égard de la politique étrangère après la chute de l’Union soviétique et surtout après les attentats du 11 septembre. Certains critiques ont considéré ce livre comme une œuvre « néoconservative », et le soutien de Bobbitt à l’invasion de l’Irak en 2003 donnait de la crédibilité à cette thèse. Cependant, lu comme un livre d’histoire, il ne s’agissait pas de cela. C’était plutôt une réflexion sur le déclin de la souveraineté nationale à l’ère de la globalisation.

Repenser la "guerre contre le terrorisme"

Terror and Consent porte davantage sur le futur et comment anticiper ses défis. Ai-je dit « futur » ? Bobbitt a appris auprès des prospectivistes de la Royal Dutch Shell un point essentiel : le futur n’existe pas ; il n’y a que des futurs (au pluriel). L’objectif qu’il s’est fixé est de questionner presque toutes nos idées existantes sur les « guerres contre le terrorisme ». Son idée : il faut repenser entièrement ce sujet pour pouvoir répondre aux problèmes posés par la « prolifération des armes de destruction massive, les crimes de masse et les crises humanitaires qui provoquent ou sont provoqués par le terrorisme ».

Le point central de Bobbitt, c’est que le réseau terroriste islamique d’aujourd’hui est comme un miroir déformant qui renvoie l’image de l’Etat-marché post-westphalien : décentralisé, privatisé, délocalisé et à certains égards détaché de la souveraineté territoriale. Les terroristes sont un parasite qui tout à la fois exploitent et combattent l’économie globalisée, Internet et la révolution technologique dans les affaires militaires. De la même façon que les épidémies du 14e siècle étaient les conséquences involontaires des progrès du commerce et de l’urbanisation, le terrorisme est une « externalité négative » de notre monde sans frontières.

Naturellement, la Peste Noire était un désastre naturel. Al Qaida est différent. Ses membres cherchent à saper l’Etat-marché en retournant contre lui ses propres progrès technologiques dans une guerre prolongée dont le but final est de créer un « Etat-terreur » sous la forme d’un nouveau califat. Oussama Ben Laden et ses alliés veulent acquérir des armes de destruction massive. Or, précisément à cause de la nature de l’Etat-marché et des actions de certains Etats-nations qu’on peut qualifier de « voyous », les terroristes ne sont pas loin d’acquérir les composantes clés et le savoir nécessaire à la fabrication de ces armes.

En bref, nous sommes en guerre. Ceux qui disent qu’on ne peut pas combattre un concept abstrait n’ont pas compris que la « terreur » elle-même est déployée contre nous comme le serait une arme par une ONG hostile et calculatrice. Les Etats-marchés et les Etats-nations de l’Ouest sont démocratiques. Ce sont des Etats basés sur le consentement des citoyens, dans lesquels l’autorité de la loi est là pour soutenir la liberté et les droits individuels. Or nos adversaires veulent remplacer notre ordre basé sur le consentement par un « état de terreur ». Dans ces conditions, comment combattre le terrorisme ? Bobbitt estime que l’administration Bush s’est trompée en Irak pour avoir lancé la mauvaise sorte de guerre. L’opération Iraqi Freedom a été un triomphe si l’on s’en tient à la victoire contre un Etat-nation suspecté d’être « voyou ».

Mais elle a été un fiasco parce qu’aucune « guerre parmi les gens » n’a été menée pour transformer l’Irak en allié dans la guerre contre la terreur. Bush voulait une victoire à la manière traditionnelle, avec des défilés militaires à la clé. Dans ces nouvelles guerres, il ne peut pas y avoir de conclusion sous cette forme, d’où la notion de « longue guerre » que Bobbitt a introduite et que Bush a reprise brièvement).

Pour ne rien arranger, l’administration Bush a semblé se glorifier dans son mépris pour l’autorité de la loi, même si elle adoptait la posture d’exportatrice de la liberté.

Agir dans un cadre légal 

L’instinct de Bush n’était pas mauvais. Dans cette guerre, nous avons besoin de détenir préventivement des personnes soupçonnées de terrorisme. On a besoin d’un renforcement significatif de la surveillance, particulièrement des communications électroniques. On a besoin, dans certaines circonstances, d’utiliser des techniques coercitives (à la limite de la torture) pour obtenir des renseignements de la part des terroristes. L’erreur fatale de l’administration Bush a été son échec à comprendre que tout ceci peut être atteint grâce à une modification appropriée des lois existantes. En faisant ce qu’il fallait, mais en dehors du cadre de la loi, l’administration Bush a sapé la légitimité de la politique américaine sur le plan domestique comme à l’étranger. Bobbitt le dit sans appel : toutes les branches du gouvernement doivent agir en conformité avec la Constitution et avec la loi.

Avec la précision du juriste, Bobbitt explore la notion classique de « bombe à retardement » : prenons le cas d’un détenu qui possède probablement des informations sur une bombe cachée qui peut tuer des milliers de personnes si on la déclenche. Dans ce cas, si la fin justifie les moyens, on peut dire qu’il faudrait le torturer. Mais agir de la sort, selon Bobbitt, ne peut jamais être légal. Le bourreau aurait à être jugé pour ses actes, même si on peut supposer qu’il serait acquitté s’il avait réussi à empêcher un désastre. Dans des circonstances moins extrêmes, Bobbitt suggère qu’il serait possible que des agents du gouvernement utilisent des méthodes coercitives à la limite de la torture (privation de sommeil, sérums de vérité…), mais uniquement avec l’approbation préalable d’un jury.

Ceci n’est pas la seule solution si nous voulons préserver notre sécurité sans sacrifier la légalité. Bobbitt plaide pour une révision complète du système de renseignements américain, en disant que les antinomies traditionnellement acceptées dans ce milieu (citoyen US/étranger, recueil/analyse, privé/public) sont devenues un obstacle à l’action efficace. Oui, nous avons besoin de quelque chose qui ressemble à un "Total Information Awareness program", rassemblant tous les éléments d’information disponibles et les expertisant en ayant en vue d’empêcher le prochain 11 septembre. On a également besoin de prendre des mesures à grande échelle pour assurer que l’ordre constitutionnel et légal ne soit pas détruit dans le cas d’une attaque terroriste ou d’un désastre naturel.

Nouvelles stratégies de prévention

Et surtout, nous avons besoin d’une nouvelle doctrine de politique étrangère. Les vieilles doctrines comme la dissuasion ou l’endiguement sont obsolètes et doivent céder la place à de nouvelles stratégies de « prévention » (preclusion, un mot qui n’est pas synonyme de preemption dans la National Security Strategy de 2002, bien que le sens semble être le même). L’unilatéralisme doit certainement être abandonné. Les Etats-Unis et leurs alliés doivent reconnaître leur destin commun.

On peut reprocher à Bobbitt de ne pas suffisamment tenir compte du fait que les retombées électorales d’une action “préventive” sont maigres, dans la mesure où le public n’est pas tellement reconnaissant pour un non-événement. La revanche, par contraste, est une action qui rapporte des voix. C’est une difficulté majeure, je pense, dans la mesure où les Etats-Unis peuvent difficilement être le leader des « Etats de consentement » si son éxécutif ne peut pas assurer le consentement domestique pour ses actions « préventives ».

Pour résumer : Bobbitt pense que nous sommes dans une situation de guerre réelle contre le terrorisme ; que pour gagner cette guerre, nous pouvons avoir à limiter les libertés civiles telles que nous les comprenions dans le passé ; et que les Etats-Unis ne peuvent la gagner seuls.