Nous sommes face à un tournant considérable non seulement de notre système politique, mais de toute notre existence nationale et de la structuration longue et tourmentée des cultures politiques italiennes. Tournant d’autant plus significatif qu’il coïncide aussi avec le basculement à droite de tout le Nord, c’est-à-dire des régions les plus industrielles, les plus riches et les plus avancées de la péninsule, qui étaient autrefois, dans beaucoup d’endroits, les forteresses de la gauche, fidèles au socialisme ou au communisme. De ce point de vue, le surprenant succès de la Ligue dans une région comme l’Emilie-Romagne est extrêmement révélateur, avec plus de 7% des votes à la Chambre.
La fin de la Première République
En réalité, la première République italienne n’a pas pris fin en 1994, elle a pris fin hier ; et le tremblement de terre qui a frappé la gauche peut être interprété comme la conséquence de la manière myope et pusillanime avec laquelle la gauche a affronté depuis quinze ans la crise de la démocratie italienne, n’en comprenant ni le sens ni les implications et se réduisant par là- même à un rôle de pur et simple frein, et non d’aiguillon et de direction.
Ce qui a conduit à sa fin la Première République fut essentiellement le manque de solution alternative de gouvernement, le fait que pendant de nombreuses décennies ce furent plus ou moins toujours les mêmes forces qui dirigèrent le pays. Un des effets en fut précisément la vaste corruption (d’où Mani Pulite, l’opération Mains propres), en même temps que la progressive décrépitude des mécanismes et des instruments administratifs (d’abord ceux de l’administration étatique) et l’inamovibilité des élites du pays transformées en caste, quel que soit le camp politique ou presque.
Inutile de dire la raison du manque d’une alternative crédible de gouvernement pendant tout ce temps : la présence dans l’opposition d’un parti communiste dont le fonds idéologique et la position internationale, tous les deux historiquement liés à l’aventure bolchévique-soviétique, ne lui donnaient pas de légitimité pour gouverner une démocratie occidentale comme l’Italie.
Les partis de gouvernement de la Première République (Démocratie Chrétienne et Parti Socialiste italien) vécurent leur fin de vie sous l’effet des enquêtes judiciaires de Antonio Di Pietro. Or cet événement n’eut pas pour conséquence d’amener les rescapés du naufrage communiste vers une révision radicale de leur propre histoire. Et elle ne les conduisit pas davantage à une remise à plat radicale de tout l’establishment italien, avec leurs réseaux d’intérêts, leurs lieux de pouvoirs, leurs conventions byzantines, leurs expressions artificielles correspondant à un régime désormais en sursis.
Recyclage et entrisme
Elle eut au contraire un effet opposé. Elle conduisit les ex-communistes à se considérer à peu près comme les éxécuteurs testamentaires de cet héritage, tentés d’en récupérer des parts. Les réchappés du naufrage communiste ne sentirent pas l’urgente nécessité de jeter rapidement par-dessus bord leur propre patrimoine idéologique, leurs mille erreurs, et de prendre courageusement un nom et un habit neufs. Ou, s’ils l’ont fait, ils s’y prirent avec une lenteur biblique, sur plusieurs années.
Pendant ce temps, orphelin de la protection que lui offrait autrefois la Démocratie Chrétienne et le Parti socialiste, le pouvoir traditionnel italien qui avait connu la croissance et la prospérité sous la Première République, s’ouvrait avec bonne volonté à ceux qu’il considérait désormais comme les maîtres de la situation, à savoir tout l’establishment économico-financier du pays, toute la culture, toute la bureaucratie, tous les appareils de gouvernement, de la police à la magistrature, une grand partie du vieux catholicisme politique… qui devinrent ou se dirent désormais de gauche.
Ce fut cette opération massive de recyclage et d’« entrisme » de la part de sommités de la société italienne et de ses pouvoirs, dans l’aire de la gauche ex-PCI, jointe à l’exaspérante lenteur avec laquelle se faisait la révision idéologique de celui-ci, qui ont fini par rendre profondément conservateur le parti de la gauche ex-communiste au cours ces derniers douze ans. Un parti incapable de comprendre les grands faits nouveaux qui se produisaient dans le pays, de rompre avec les scléroses et les tabous, incapable de courage et d’imagination, craintif enfin devant la rupture avec les vieilles solidarités politiques traditionnelles.
Une droite qui occupe le terrain du changement
C’est un rôle qu’en revanche, se sont approprié de diverses manières, à la fin de 1994, les diverses droites qui sont apparues ou se sont recomposées à ce moment-là. Jusqu’à aujourd’hui, et quelle que fût la réalité, elles n’ont eu aucune difficulté, à commencer par Berlusconi, à apparaître liées au changement, loin du pouvoir constitué, sans trop de préjugés idéologiques, en accord avec le quotidien et avec les exigences réelles du pays.
Le mérite indiscutable de Walter Veltroni a été de comprendre que sur la route engagée dans les lointaines années 1993-1994, la gauche ne pouvait plus avancer. En prenant ses distances par rapport au gouvernement Prodi, il a voulu prendre visiblement ses distances avec la tradition. Une tradition qui d’un côté servait à faire vivre le nom du socialisme et du communisme, de l’autre avait rendu toujours impossible à la gauche un quelconque rôle politique innovant dans la direction du pays. Veltroni a compris qu’il fallait effacer cette histoire, et que le moment était venu de mettre fin à la Première République. Pour le faire il a du payer aujourd’hui un prix assez élevé. Mais les vrais comptes, comme toujours, restent encore à faire.
