Une campagne électorale, deux visions du monde

La campagne électorale actuelle aux Etats-Unis oppose deux visions du monde : une vision classique (ou « néoconservatrice » selon certains) selon laquelle les rapports de force dominent encore la marche du monde, et une vision dite « réaliste » selon laquelle la nouvelle donne mondiale est dominée par les priorités de l’économie, des échanges et de la sécurité collective. H.D.S.Greenway, commentateur du Boston Globe, prend ici position contre Robert Kagan, penseur néoconservateur proche de John McCain. "The frozen world view of a McCain guru", article publié dans le Boston Globe 16 septembre 2008. Traduction CA.

Pour certains à droite, la réaction disproportionnée de la Russie au coup d’éclat géorgien en Ossétie du Sud est un motif de satisfaction sur le thème « on vous l’avait bien dit ». Pour ceux qui ont encore la nostalgie de la guerre froide, la Russie sera toujours un ennemi - de même que la Chine aussi.

Un des meilleurs essayistes conservateurs, Robert Kagan, dont le brillant essai Of Paradise and Power expliquait que les Européens venaient de Vénus et les Américains de Mars, est devenu un classique. Récemment il a écrit dans le Wall Street Journal que le coup de force russe en Géorgie n’était « ni extraordinaire, ni inattendu, ni aberrant, mais tout à fait normal et naturel ». C’est selon lui « un présage de ce qui nous attend, car le comportement des nations, comme la nature humaine, n’a pas changé ».

La puissance ou l’économie ?

Les réalistes d’aujourd’hui, explique Kagan, « sont supposés être enfermés dans une bataille titanesque contre les néoconservateurs… mais au lieu de parler de puissance, ils parlent de Nations-Unies, d’opinion mondiale et de droit international ». Bref, rien de sérieux. Kagan méprise ceux qui d’entre nous pensent que la manière d’agir sur la scène mondiale de George H. W. Bush valait mieux que celle de son fils.

Tout cela ne serait que querelles scolastiques si Kagan n’était pas un conseiller de politique étrangère de John McCain, car c’est bien là que la bataille entre réalistes et néoconservateurs se joue.

D’après Kagan, les réalistes d’aujourd’hui ne voient plus le monde comme un système anarchique dans lequel les nations poursuivent invariablement « des intérêts définis par la puissance », mais comme un monde de convergences d’intérêts dans lequel l’économie, et pas la puissance, est le premier moteur. La Russie et la Chine ne seraient donc pas intéressées par l’expansion de leur puissance, mais bien plus par le renforcement de leur bien-être économique et de leur sécurité.

Tout a changé

Bien qu’il y ait du vrai dans la thèse de Kagan, écrite comme d’habitude avec beaucoup d’allant, la nature humaine peut être refrénée, et les nations changent. Vladimir Poutine, malgré tous ses travers, n’est ni Staline ni Alexandre 1er. L’Allemagne n’est plus l’Allemagne de Bismarck, sans parler de celle d’Hitler, et la France n’est pas la France de Napoléon. L’Union soviétique et la Chine de Mao ressemblent peu à la Russie et à la Chine d’aujourd’hui. Le fossé insurmontable entre capitalisme et communisme qui a existé n’est plus. Et il ne peut y avoir de puissance sans une économie forte.

Je ne connais pas de réalistes qui croient que la diplomatie seule est toujours suffisante si elle n’est pas adossée à la force. Il n’est pas non plus ingénu de dire qu’il est plus efficace que les autres nations vous suivent et se comportent comme vous le souhaitez parce qu’elles pensent que c’est conforme à leurs intérêts, plutôt que par crainte ou par intimidation. Et lorsqu’il y a des intérêts convergents, pourquoi ne pas encourager cette convergence, comme l’a fait l’Union Européenne ?

La Chine veut clairement faire partie du système économique mondial et a peu d’intérêts à menacer ses voisins. Certes, elle pense que Taiwan devra un jour rentrer au bercail, mais n’incline pas à l’envahir et accepte le statu quo aussi longtemps que Taiwan l’acceptera. De même pour la Russie : si elle ne peut pas être excusée pour son coup de force en Géorgie, c’est l’armée géorgienne, entraînée par les Américains, qui a brisé le statu quo en Ossétie du Sud.

Les nations, comme les hommes, peuvent se sentir menacées et réagir violemment lorsqu’elles sont attaquées, mais l’hostilité n’est pas un caractère immuable. Cela ne ferait pas de mal de reconnaître que la Russie a aussi des intérêts dans de ce qui se passe à son flanc sud, tout comme les Etats-Unis.

Voir la Russie et la Chine comme de simples bandits s’efforçant d’étendre leur puissance au détriment de l’Occident, c’est être en retard d’une guerre - la Guerre froide encore et toujours, alors que le terrain géopolitique a changé.

La dépendance envers le pouvoir militaire et les fanfaronnades des néoconservateurs ont affaibli la capacité des Etats-Unis d’atteindre ses objectifs. Il serait bien peu judicieux que cela continue au delà de cette administration. Pourquoi pas un peu moins de Mars la prochaine fois ?