Une nouvelle vision de l’Amérique

Le sénateur Joe Biden, co-listier de Barack Obama dans la course à la Maison-Blanche, était l’invité d’honneur, début juin, du Conseil pour les relations entre l’Italie et les Etats-Unis, qui se réunit une fois par an à Venise. A cette occasion, il a développé les grandes lignes de sa conception des relations internationales et de la politique étrangère américaine.

Les Etats-Unis, et sans doute tout l’Occident, se trouvent à un point d’inflexion. Ce qui est en train de se passer déterminera vraisemblablement la trajectoire de notre pays et de la communauté euro-atlantique.

Les défis concernent d’abord notre sécurité : la montée des groupes extrémistes, les guerres chaudes en Afghanistan et en Irak, une guerre froide avec l’Iran qui peut devenir chaude et la prolifération des armes de destruction massive.

Ensuite, ceux d’entre nous qui vivons en Europe et aux Etats-Unis, ont eu la chance, au cours de ces cinquante dernières années, d’être en concurrence essentiellement les uns avec les autres, plus le Japon. Ce temps est passé. Des pays comme la Chine et l’Inde ont tiré les leçons de notre expérience, adopté notre pratique et travaillent dur maintenant pour nous battre à notre propre jeu. Le résultat, c’est que ce qui nous semblait assez bon quand nous nous faisions concurrence entre nous n’est plus assez bon alors que nous devons nous mesurer avec le monde entier.

Le pétrole ou la liberté

Enfin, nous avons été paralysés dans nos tentatives de s’attaquer à ces problèmes par notre dépendance par rapport à une vieille ressource : les énergies fossiles. Plus que tout autre développement dont j’ai été témoin en trente-cinq ans de Sénat, l’extrême dépendance par rapport au pétrole a ligoté notre politique étrangère. Elle nous coûte plus que des prix élevés de l’essence à la pompe. Elle menace notre sécurité nationale. Elle limite nos choix et nos moyens d’action dans le monde parce que les pays riches en pétrole qui mènent une politique à laquelle nous nous opposons nous tiennent tête, tandis que nos alliés aussi dépendants du pétrole ont peur de nous soutenir. Et elle entrave l’avancée de la liberté, car des régimes répressifs nageant dans une mer de pétrole cher, du Moyen-Orient à l’Afrique, à l’Asie centrale, peuvent résister aux pressions en faveur des réformes.

Nous avons consciemment créé un système dans lequel notre mode de vie ne peut pas être maintenu sans payer un tribut massif aux gouvernements qui ne partagent pas nos principes.

Bien sûr, nous devons venir à bout des groupes extrémistes et les empêcher de se procurer des armes de destruction massive. Mais nous ne pouvons pas ignorer les autres forces qui déterminent le siècle :

- l’impact du changement climatique

- le fossé grandissant entre les riches et les pauvres

- la mise en cause des Etats-nations, par le haut et par le bas

- la lutte entre la modernité et l’extrémisme.

Un nouveau lien transatlantique

Aucun pays seul ne peut contrôler ces forces mais plus que beaucoup d’autres pays, les Etats-Unis et l’Europe ensemble ont la capacité de les influencer, si nous utilisons la totalité de nos forces.

Pour dire une banalité, aucun de ces défis ne connaît de frontières. Et aucun ne peut être relevé seulement, et même essentiellement, par l’usage de la force.

Nous devons en tirer les conséquences et abandonner cette forme de myopie consistant à ne viser qu’une seule cible. A l’inverse, trop d’Européens continuent d’agir comme si l’aide au développement et les incitations économiques étaient les seuls formes légitimes d’influence. Il est temps de revoir ces paradigmes. L’Amérique serait bien avisée de respecter les règles du système international et de démultiplier son pouvoir par le biais des alliances et des organisations internationales. Mais les Européens doivent s’engager à nous aider à renforcer ces règles quand elles sont systématiquement violées. Cet accord aurait pu être la base d’une action effective en Irak. Il peut encore être le fondement d’une approche commune en Iran.

En bref, Américains et Européens doivent commencer à utiliser toute la gamme des instruments diplomatiques, économiques et militaires à leur disposition pour résoudre toute une gamme de défi sécuritaires. Nos problèmes sont tellement grands et complexes que nous ne pouvons pas nous payer le luxe de n’utiliser que quelques moyens isolés.

Plaidoyer pour le "smart power"

Au lieu de se perdre dans le débat irréel entre le hard power américain et le soft power européen, nous devons commencer à faire confiance au smart power (puissance intelligente). Ensuite, il ne fait pas de doute que le centre de gravité économique du monde est en train de bouger vers l’est au cours des cinquante prochaines années. C’est inévitable, et – si les pays d’Asie sont capables de tirer leurs peuples de la pauvreté -, c’est aussi souhaitable. Nous devons saluer leur prospérité nouvelle.

Pour nous la clé de la réussite tient dans notre capacité à utiliser notre énorme avance en capital humain, la vraie richesse au XXIe siècle, et à innover suffisamment vite afin que le monde puisse supporter une nouvelle base globale pour la consommation, et plus d’un milliard de nouveaux venus sur le marché du travail.

Nous devons développer une nouvelle politique euro-atlantique pour définir nos relations avec les pays exportateurs d’énergie. Il est absurde que l’OPEC tienne des réunions régulières pour coordonner sa stratégie sur les marchés et que le président et le premier ministre de Russie semblent passer plus de temps à gérer Gazprom que leur gouvernement, mais que nous, en Europe et aux Etats-Unis, ayons fait si peu pour trouver une approche commune sur ce sujet. En Amérique, nous avons dépensé des centaines de milliards de dollars pour faire la guerre en Irak mais quelques maigres crédits pour trouver une solution de rechange réaliste au pétrole du Moyen-Orient. Si nous nous mettons ensemble pour régler ce problème, nous pouvons y arriver. Mais nous devons sérieusement penser à trouver et à financer des solutions.