Depuis que le Président Hu Jintao et son Premier ministre Wen Jiabao ont pris les commandes du pays lors du XVIe congrès en novembre 2002, ces deux figures relativement dynamiques de la quatrième génération de dirigeants chinois ont œuvré pour contrer tout espoir de faire renaître certains éléments de libéralisation associés aux anciens réformateurs Hu Yaobang et Zhao Ziyang. Cependant, bien que le duo Hu-Wen ait depuis deux ans adopté des mesures draconiennes visant à museler les dissidents, fermer les ONG non conformistes et intimider tout journal ou site Internet progressiste, un nombre non négligeable de cadres et d’intellectuels libéraux continuent de se montrer prudemment optimistes quant à la capacité de Pékin de répondre à certaines attentes, notamment en ce qui concerne la réalisation d’objectifs limités comme la « démocratie au sein du Parti » (et plus précisément l’idée de conférer aux 72 millions de cadres et membres du Parti un plus grand rôle dans la sélection des dirigeants et dans le débat des politiques relevant du Parti ou de l’État).
Un discours d’ouverture
Tout au long du premier mandat Hu-Wen (Hu-Wen xinzheng , que l’on qualifie parfois de new deal), les deux dirigeants et leurs collègues ont réitéré les déclarations du patriarche Deng Xiaoping et de l’ancien Président Jiang Zemin selon lesquelles la Chine n’adopterait jamais de « réforme de style occidental » ni ne mettrait en place des institutions comme les élections multipartites ou la division des pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire.
À la fin de 2006 et au début de 2007, Wen a pris l’initiative de souligner la détermination du PCC à engager la réforme politique, du moins sur le long terme. Par exemple, dans un article inhabituel publié par l’Agence Chine nouvelle fin 2006, Wen écrit que la science, la démocratie, la liberté et les droits de l’homme ne sont pas « uniques au capitalisme » mais des « valeurs auxquelles aspire l’humanité toute entière dans sa longue progression à travers l’histoire ».
Toutefois, il est important de garder à l’esprit que le Premier ministre n’envisage qu’une approche progressive et non radicale vers l’adoption d’institutions démocratiques telles que les élections directes selon le principe « une personne, une voix ». La prudence qui caractérise l’agenda de Wen transparaît clairement dans les propos qu’il a tenus devant la presse britannique lors d’une visite au Royaume-Uni en 2006. « La construction démocratique, et les élections directes en particulier, ne pourraient se produire que de manière graduelle et progressive, en fonction des conditions particulières des pays [respectifs] », a-t-il déclaré. Il a ajouté que si les masses étaient capables de gérer un village par le processus électoral, le même principe pourrait s’appliquer « à l’avenir » à un bourg, puis à un district, puis à une province ».
Le concept de « société harmonieuse »
L’idéal d’une « société harmonieuse », présenté pour la première fois au VIe plénum du XVIe comité central à la fin 2006, fait référence à un ordre socio-économique où tous les Chinois coexistent dans la paix et l’harmonie. Il implique l’élimination des conflits et contradictions au sein de la société qui se sont manifestés à travers les 87 000 « incidents de masse » – émeutes, manifestations et autres troubles – qui ont eu lieu en 2005 (la dernière année pour laquelle des statistiques sont disponibles). Plus fondamentalement, la « construction d’une société harmonieuse » suppose que la direction du PCC joue un rôle de médiateur et d’arbitre entre les intérêts et les aspirations de groupes socio-économiques disparates.
De 2002 à 2007, le duo Hu-Wen s’est attelé à attirer les cadres entrepreneurs – pour la plupart de hauts gestionnaires de firmes quasi publiques comme les trois compagnies pétrolières et les banques d’État – dans les hautes sphères du Parti et du gouvernement. Tout aussi significatif fut la nomination, mi-2007, de deux personnalités non membres du PCC aux postes de ministres du Conseil des affaires de l’Etat. Les huit « partis démocratiques », organisations politiques fondées dans les années 1930 et 1940 puis cooptées par Mao dans les années 1950, jouissent d’un espace de parole plus important que dans les années 1990, mais ces organisations sont souvent perçues comme des entités purement symboliques qui ne survivent que grâce à la bonne volonté du PCC.
En dépit des engagements pris par la quatrième génération de dirigeants pour renforcer le statut et améliorer les droits des groupes défavorisés comme les paysans ou les ouvriers, la représentation de ces derniers dans les instances gouvernantes (y compris le comité central) reste négligeable. De manière tout aussi significative, les syndicats ouvriers et paysans non affiliés au Parti demeurent illégaux malgré les protestations des organisations ouvrières internationales.
Par ailleurs, certains observateurs ont mis l’accent sur une dérive « latino-américaine » de la Chine, faisant référence à l’utilisation de l’Armée populaire de libération (APL) et de la Police populaire armée (PPA) par le PCC pour prévenir et même réprimer les protestations de dissidents, et en particulier de groupes sociaux qui ont perdu tout espoir de récolter les fruits de la croissance.
Un double défi : l’économie et l’environnement
Pékin dépense de plus en plus d’argent pour l’amélioration des infrastructures rurales, y compris la santé et l’éducation. Le filet de protection sociale a en effet été peu à peu étendu aux campagnes, et plus de 100 millions de paysans ont désormais accès à une allocation de minimum vital. Ces largesses contribueront sans doute à soulager quelque peu les quelque 200 millions de Chinois qui vivent en dessous du seuil de pauvreté tel qu’il est défini par les Nations-Unies.
Mais ces deux dernières années, même les classes moyennes urbaines peinent à rembourser les lourds crédits immobiliers qu’ils ont souscrits, et l’augmentation du prix de différentes denrées alimentaires ne fera qu’accentuer la colère et la frustration des couches défavorisées. En même temps, la dégradation de l’environnement est devenue une des causes principales des dizaines de milliers d’« incidents de masse » qui se produisent chaque année. La grande manifestation des résidents de la classe moyenne à Xiamen mi-2007 contre la construction d’une usine chimique illustre bien le mécontentement qui gagne peu à peu les résidents urbains disposant de revenus confortables.
Le rôle des ONG
Depuis la fin des années 1990, les ONG et les activistes indépendants ont œuvré en faveur des milliers de laissés pour compte dans la société chinoise. Plusieurs ONG spécialisées dans les questions écologiques et les droits de l’homme ont rendu des services précieux aux victimes d’expropriation ou de dégradations de l’environnement. Les dirigeants de ces organisations et les activistes sont tous des personnes éduquées qui n’ont aucune envie de défier l’ordre politique. Or la majorité des départements gouvernementaux – à commencer par les administrations provinciales et municipales – considèrent les activistes écologistes comme des fauteurs de troubles, voire des agitateurs subversifs agissant contre le Gouvernement.
Il est possible que les efforts déployés par le PCC pour collaborer avec un plus grand nombre de secteurs socio-économiques et de groupes (businessmen, membres des huit partis démocratiques) contribuent quelque peu à améliorer la qualité des instances décisionnelles. Toutefois, le refus opposé par le PCC de dialoguer d’égal à égal avec les représentants des groupes défavorisés auxquels appartient la grande majorité des Chinois – signifie que les politiques chargées de promouvoir la coexistence pacifique des diverses classes et des groupes d’intérêts pencheront ultimement en faveur de ceux qui déjà sont puissants.
